ImageLa Grande Muraille Verte est un projet porté par l’Union Africaine de lutte contre la désertification et la dégradation des sols dans les pays sahéliens, qui repose sur la création d’une zone « végétalisée » d’environ 7000 km de long et 15 km de large, conjuguant reforestation et agriculture durable. La Commission nationale française pour l’Unesco a invité le mois dernier les deux co-directeurs de l’Observatoire Humains-Milieu International Téssékéré (1), MM Gilles Boëtsch, directeur de recherche au CNRS, et Aliou Gyuissé, professeur à l’Université Cheickh Anta Diop de Dakar, afin qu’ils présentent l’avancée de ce vaste projet au Sénégal. Selon les intervenants, la liste de ses impacts positifs est longue. Comment comprendre dans ce cas sa faible visibilité à l’international et son maigre bilan sur le terrain après six années de travail ?

Le projet

L’Initiative de la Grande Muraille Verte, adoptée par l’Union Africaine en 2007, a soulevé à son origine de nombreux scepticismes. L’apparente simplicité de ce projet, porté principalement par onze pays sahélo-soudanais (2) cache pourtant un raisonnement convaincant : au-delà d’un projet de pure reforestation, la Grande Muraille Verte (GMV) repose sur les principes du développement durable, alliant de manière complémentaire protection de l’environnement et essor économique et social des populations. Planter des arbres et arbustes oui, mais aussi favoriser l’implantation d’écosystèmes à la fois durables et favorables au développement local. La création de zones boisées va ainsi de pair avec la multiplication d’activités génératrices de revenus (vente des surplus produits dans les jardins maraîchers par exemple).

La Grande Muraille Verte en vidéo,
présentée par le Fond mondial pour l’environnement (en anglais)

Quelques avancées au Sénégal

Aujourd’hui, c’est au Sénégal que la GMV a connu ses avancées les plus significatives. Le pays se positionne en effet comme sa vitrine, son premier laboratoire de terrain venant démontrer la validité concrète de ses principes fondateurs. Pour expliquer ce rôle de pionnier, rappelons que l’ancien Président Abdoulaye Wade avait été l’un des porteurs initiaux du projet, aux côtés du nigérian Olusegun Obasanjo, et qu’il est le père de l’expression « Grande Muraille Verte ».

Depuis 2008, 5 000 nouveaux hectares de jeunes arbres, arbustes ou cultures maraîchères sont plantés chaque année dans les régions Nord du Sénégal par des villageois, étudiants bénévoles et professionnels. Le tout est coordonné par l’Agence nationale sénégalaise de la GMV, qui dépend elle-même de l’Agence panafricaine du projet. Les plantes ont été sélectionnées avec le plus grand soin selon deux critères : leur caractère endogène et leur adaptabilité à l’aridité de ces régions d’une part ; leur utilité pour les habitants d’autre part (produits pharmaceutiques, cosmétiques, alimentation, énergie, etc.). Les retombées positives, directes comme indirectes, de ce projet sont nombreuses : réduction des carences alimentaires, nouveaux revenus pour les ménages, réduction des distances de transhumance pour les grands troupeaux grâce à la multiplication des forages et zones de pâturage, engagement citoyen des familles qui s’approprient véritablement le projet, renforcement de la recherche. Là où d’autres tentatives de « verdissement du désert » ont obtenu des résultats limités (3), trop centrés sur leur objectif de reforestation aux dépens des populations locales, le caractère transversal de ce projet panafricain à l’enracinement local parait donc tout au moins prometteur.

Pourtant, la Grande Muraille avance peu. D’autres pays que le Sénégal ont certes formulé des plans d’actions (4), poussés, probablement avec raison, par les bailleurs internationaux qui voient en ces cadres rigoureux une garantie contre un échec retentissant de ce projet à l’ambition proche de la démesure. Mais aucun autre chantier d’envergure n’a vu le jour. Les raisons premières en sont évidentes : les budgets nationaux restreints, les crises politiques et sécuritaires, tendent à remiser au second plan ce genre d’initiative de long terme. Ses retombées sont absolument essentielles (relancer l’économie des régions rurales en perte de vitesse tout en protégeant les ressources naturelles, moteurs du développement) mais trop tardives pour peser lourd dans l’esprit de décideurs aux mandats courts.

Une insertion ambigüe dans l’agenda international

Les difficultés de communication autour de ce projet, longtemps perçu de manière simpliste (5), ont retardé le ralliement massif et inconditionnel de la communauté internationale, africaine et mondiale. A force d’efforts, de plus en plus d’acteurs s’y intéressent de près, mais sans réelle coordination entre eux, posant de manière aigüe la question de l’efficacité de ces multiples attentions aux objectifs divergents.

Le projet est ainsi pleinement soutenu par la FAO et par le Programme alimentaire mondial, qui mettent en avant ses retombées en termes de durabilité agricole et de sécurité alimentaire. L’Union européenne a apporté une contribution financière majeure de 1,4 million de dollars via le Partenariat Africa-UE de 2007, dans le cadre du programme thématique pour l’environnement et la gestion durable des ressources naturelles (ENRTP) de la Commission européenne. Le Fond mondial pour l’environnement est un partenaire financier majeur avec un apport de  100,8 millions de dollars (FME), séduit par l’objectif affiché de lutte contre l’érosion des sols. L’UEMOA soutient également le projet, mettant l’accent sur son apport en termes de reboisement de la région (UEMOA).

La GMV fait en outre partie de la stratégie ouest-africaine de mise en œuvre de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification de 1992 : si le Programme d’action sous-régional de la CEDEAO, datant de 1999, ne la mentionne pas, la Convention suit avec attention ses évolutions  (7). Beaucoup la citent d’ailleurs comme l’instrument clef pour la lutte contre la dégradation des terres en Afrique de l’Ouest (8).

Cependant, les conséquences majeures et transversales que promet cette coulée de verdure sahélienne, si elle venait à se réaliser, semblent minimisées par une telle approche sectorielle. A en croire les retombées du projet pilote au Sénégal, ce n’est pas simplement l’environnement qui est protégé mais le développement d’une région toute entière qui se trouve impulsé. Pas moins de quatre des huit Objectifs du Millénaire pour le Développement sont concernés par cette initiative. Et c’est sans compter sa contribution significative à la lutte contre le changement climatique (atténuation de la concentration de carbone dans l’atmosphère par la création d’un puits de carbone significatif) et à l’adaptation (réponse durable à l’une des conséquences des bouleversements climatiques) (9).

En définitive, les États africains concernés auraient tout intérêt à transformer ce projet transnational en initiative cadre, qui structurerait la stratégie de développement de l’ensemble de la région, charpente commune d’un essaim de projets locaux de reforestation, développement rural, agroécologie, lutte contre l’ensablement des fleuves et l’érosion des sols. Sans faire de la Grande Muraille Verte la panacée répondant à tous les problèmes de la région – loin s’en faut –, une telle transformation aurait le mérite de coordonner les efforts d’une multitude d’acteurs. La visibilité de l’Initiative et son caractère intégré attireraient et rassureraient les bailleurs de fonds, notamment internationaux, facilitant ensuite leur dissémination vers les projets locaux. Il ne s’agit nullement de remettre en cause les fondements de l’Initiative mais de revisiter sa présentation à la communauté internationale en favorisant une communication englobante, rendant pleinement justice à l’ambition tentaculaire de ce qui s’avère être bien plus qu’une barrière contre les sables du Sahara.

Camille Niaufre

 —

Pour aller plus loin :

(1)    Basé au Sénégal, cet Observatoire a pour vocation d’étudier les impacts de projets environnementaux tels que la GMV, concernant entre autres la compensation de la dégradation de l’environnement et ses effets sur les écosystèmes et le développement local. Il appartient à un réseau d’OHM mis en place par l’Institut d’Écologie et Environnement du CNRS.
(2)    Burkina Faso, Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal, Soudan et Tchad.
(3)    Voir par exemple le Barrage Vert algérien, lancé dans les années 1970 et connaissant retards et critiques.
(4)    Et notamment l’Érythrée, le Burkina Faso, le Tchad, l’Éthiopie, la Gambie, le Niger et Djibouti.
(5)    Voir par exemple « La grande muraille verte d’Afrique », Mark Hertsgaard, le Monde diplomatique, novembre 2011
(6)    Selon des chiffres de la FAO, qui accompagne la GMV depuis 2011, l’Initiative aurait reçu des financements de l’Union européenne (1,9 million de dollars), du Mécanisme mondial de l’UNCCD (380 000 dollars) et de la FAO (456 000 dollars).
(7)    Voir également l’organisation d’un side-event en avril dernier, en marge du Comité chargé de l’examen de la mise en œuvre de la Convention de lutte contre la désertification.
(8)    Cet objectif est notamment détaillé dans l’accord final de la conférence de Rio+20 de juin 2012.
(9)    Un side-event proposant un bilan de l’Initaitive de la GMV s’est d’ailleurs déroulé en marge de la COP 18 à Doha, en décembre 2012, conférence autour de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (1992).

Publicités