Changement climatique, désertification, insécurité alimentaire et migrations sont étroitement corrélés. © Niaufre, 2013
Changement climatique, désertification, insécurité alimentaire et migrations sont étroitement corrélés. © Niaufre, 2013

De 250 millions à 1 milliard de personnes pourraient être contraintes de quitter leur foyer d’ici 2050 du fait des conséquences du changement climatique. Ce chiffre alarmiste cache une réalité complexe. Car si le terme de « réfugié climatique » est en vogue, il ne renvoie pour le moment à aucune réalité juridique. Sur le terrain, les migrants environnementaux existent déjà. Mais la diversité de leurs caractéristiques, motivations, et schémas de mobilité rend vaine, voire dangereuse, l’utilisation d’un terme si large. Le Sahel, déjà soumis à un climat soudano-sahélien difficile, est aujourd’hui une des zones les plus touchées par les premiers effets du changement climatique. Selon le GIEC (Groupe international d’experts sur le climat), la pluviométrie y est de plus en plus imprévisible, les années de grande sécheresse se multiplient depuis la fin des années 1960 et les températures sont appelées à fortement augmenter (+2,7°C à 4,5°C entre 2000 et 2025).

Dans l’ouvrage The State of Environmental Migration 2013, publié par l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales (Iddri), le cas du Mali est abordé (pages 79 et suivantes). Ce pays enclavé est en effet directement touché par ces évolutions du climat, qui vont jusqu’à menacer de disparition la zone rizicole de l’Office du Niger (région de Ségou, centre du pays), priorité pour assurer la sécurité alimentaire nationale.

Des réactions court-termistes qui accélèrent la détérioration de l’environnement

Face à ces difficultés climatiques dans un pays où plus de 80 % de la population travaille dans le secteur primaire, les réactions court-termistes de survie malmènent les sols : ainsi en est-il de la réduction du temps de jachère des terrains (surexploitation) ou de l’extension des terres cultivées sur des zones fragiles et moins fertiles. Entrent également dans ce processus de désertification des régions Nord et centrales une déforestation rapide (tirée par les besoins énergétiques se basant en majorité sur la consommation de bois et de charbon de bois), la pratique des feux de brousse, ou le surpâturage des troupeaux. Ces phénomènes sont décuplés par l’explosion démographique : on prévoit 42 millions de Maliens en 2050 contre moins de 5 en 1950.

Il serait alors tentant de considérer la migration des populations rurales comme un simple réflexe de fuite pour échapper à ces conditions extrêmes qui favorisent l’insécurité alimentaire et la pauvreté. Cette analyse est largement réductrice.

Migrer : une réponse rationnelle et une pratique courante

Depuis 1960 et l’expansion des villes, la migration saisonnière est en effet devenue une stratégie de subsistance courante. Pendant la période sèche, une partie de la population rurale s’installe temporairement en ville, occupe des emplois saisonniers souvent mal rémunérés, et retourne aux champs à l’époque des semences. À ce mouvement pendulaire s’ajoute une migration permanente régulière qui suit le même schéma rural/urbain et chiffrée à environ 200 000 personnes par an. Cette dynamique s’effectue avant tout du Nord vers le Sud, les régions septentrionales étant plus sèches, particulièrement soumises aux aléas climatiques, moins urbanisées et moins dynamiques que les régions du Sud, résultat notamment des difficultés historiques d’inclusion politique et économique.

Fig 6_Climate, Demographics and Migrations in Mali MAP
Climat, démographie et migrations au Mali © Niaufre, 2013

Ces mouvements migratoires internes, qui représentent 43 % des migrations maliennes totales, s’intensifient suite aux sécheresses et à l’appauvrissement des sols. Si cette mobilité n’a pas pour cause unique la détérioration de l’environnement (voir schéma), cette nette corrélation souligne l’existence bien réelle de « migrants environnementaux ». Cependant, ces mouvements restent cependant essentiellement dirigés vers d’autres régions du pays. Les migrations internationales, elles, s’orientent plutôt vers les pays voisins et de la sous-région. Au final, seules 16 % des personnes quittant le Mali dépassent les frontières du continent africain, allant à l’encontre des stéréotypes figurant des vagues d’immigrés envahissant l’Occident afin de fuir des catastrophes naturelles toujours plus désastreuses.

Protéger les migrants ou œuvrer contre les facteurs déclencheurs de la migration ?

Les migrations sont donc ici une réaction courante et mécanique face à des conditions environnementales et climatiques peu favorables. Elles représentent clairement une réponse partielle d’adaptation des populations aux conséquences du changement climatique et de la désertification.

Pourtant, elles restent avant tout perçues comme un symptôme visible des difficultés de survie des populations, souffrant de l’extrême pauvreté et vulnérables victimes du changement climatique. Les gouvernements se concentrent dès lors sur le développement rural et la résilience des cultures, avec notamment comme objectif la limitation de l’exode rural. Bien que ces efforts demeurent justifiés par les besoins socio-économiques urgents de ces zones, ils reflètent une vision pessimiste de la migration, qui en empêche les bienfaits et opportunités.

Le Mali est loin d’admettre l’apport essentiel des migrants environnementaux ; ils sont ainsi totalement absent du Plan National d’Adaptation du Mali présenté dans le cadre de la mise en ouvre de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques en 2007. De même, le cadre légal international accompagnant les mouvements de population ne cite jamais la détérioration de l’environnement et des conditions climatiques extrêmes comme cause déclencheuse de la mobilité des populations. Il se concentre sur les migrations du travail (Convention des NU sur la protection des droits des travailleurs migrants et des membres de leur famille, entrée en vigueur en 2003, ou Protocole sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement de la CEDEAO, 1979, par exemple), et sur les réfugiés et les déplacés (Convention des NU sur le statut des réfugiés de 1951, ou Convention de l’UA sur la protection et l’assistance aux personnes déplacées en Afrique de 2009).

Les bouleversements environnementaux à venir, conjugués à la croissance démographique et à l’urbanisation effrénée, rendent les mobilités incontournables. Elles sont en effet une rare variable d’ajustement endogène ne nécessitant pas l’intervention du politique. Dans le contexte sahélien, elles apparaissent d’autant plus essentielles que les défis socio-économiques et sécuritaires requérant l’attention et les finances publiques sont nombreux. Le Mali doit prendre acte des opportunités que ces migrations environnementales représentent et les encadrer, en commençant par exemple par sécuriser la propriété foncière, condition sine qua non pour encourager les mobilités temporaires et le développement rural.

Pour en savoir plus, consulter l’ouvrage (en anglais) :

The State of Environmental Migration 2013

Camille Niaufre

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