Soldats centrafricains. Photo : Ben Curtis/AP/SIPA
Soldats centrafricains. Photo : Ben Curtis/AP/SIPA

Je viens de publier un petit article du Centre de Doctrine d’Emploi des Forces qui fait le RETEX (retour sur expérience) de l’intervention britannique en Sierra Leone. Ce cas s’avère très intéressant pour la République centrafricaine (RCA). En effet, en mai 2000, quand le Royaume-Uni intervient, la Sierra Leone est un Etat fantôme (cf. le livre de Bill Reno) avec des soldats sobels (soldats de jour, rebelles de nuit). La guerre qui dure depuis 1991 a pour conséquence de nombreuses violences de masse qui rappellent ce qui se passe en RCA. Comment gérer un tel chaos? L’expérience britannique nous apporte (au moins) deux leçons principales: d’abord, une réforme du secteur de sécurité (RSS) réussie conditionne le retour de la paix dans la durée. Ensuite, il ne s’agit pas de mettre en place n’importe quelle réforme de l’armée.

Un besoin évident de RSS

En Sierra Leone, la solution principale au chaos a été trouvée dans la RSS, c’est-à-dire la réforme de l’armée, de la police, de la justice, du renseignement et des organisations qui les contrôlent (gouvernance du secteur). Dès leur intervention, les Britanniques commencent une réforme structurelle de l’armée sierra-léonaise en en prenant le contrôle et en commençant à réformer l’Etat-major, la logistique, les ressources humaines, etc. Dès juin (seulement un mois après!), ils lancent la formation de bataillons de militaires sierra-léonais à partir des forces composites qui sont regroupées au sein de l’armée officielle. Plus tard, ils encadreront de très près le recrutement au sein de l’armée d’une infime partie des anciens combattants (3000 sur plus de 47000 démobilisés lors de la dernière vague de DDR): ces derniers sont testés, sélectionnés, formés. C’est cette RSS qui va permettre, avec d’autres facteurs, de ramener la paix (à quoi s’ajoutent plusieurs élections démocratiques depuis 2002, une alternance démocratique, aucun coup d’Etat).

Dans le cas de la RCA, la question ne semble donc pas être de savoir si l’on peut mettre en place une RSS pendant la phase de stabilisation : oui on le peut, les Britanniques l’ont fait. Certes, il est difficile de construire une réforme de la justice si la sécurité n’est pas acquise, mais on peut au minimum mettre en place un début de réforme de l’armée. La RSS étant avant tout un bricolage qui ne se met en place que progressivement (on le voit au Mali), ce qui compte c’est de commencer, de multiplier les initiatives se renforçant réciproquement et de soutenir l’action dans la durée.

Quel rôle pour la France en termes de RSS en RCA?

La vraie question semble alors être celle des moyens : quels sont les participants, pour combien de temps ? La France peut-elle faire une telle RSS seule ?  A mon sens, il est illusoire de croire qu’on peut régler le problème centrafricain sans un engagement en profondeur en faveur de la RSS et donc de la réforme de l’armée. La plupart des décideurs français que j’ai rencontrés récemment s’accordent sur le besoin d’une RSS, mais pas sur qui doit la mettre en œuvre, ni comment, alors même que d’autres se focalisent sur la recherche de résultats rapides (et de solutions « fonctionnant aujourd’hui »). Beaucoup considèrent qu’il faut attendre le soutien des pays de l’UE, qui prendraient en charge la réforme avec le soutien français (modèle de EUTM Mali). Certes, l’ONU pourra aussi jouer un rôle. Le problème c’est que l’UE ne peut déployer rapidement une telle mission, et qu’il n’est pas évident que l’ONU ait les capacités de la mettre en œuvre seule, sans un soutien français.

Reformer une armée centrafricaine prendra nécessairement du temps. Il faut 3 à 6 mois pour former un bataillon, et il est d’ores et déjà clair qu’il en faudra plusieurs. Combien ? 5 ? 10 ? Davantage ?  Le volume de forces est sujet à débat, mais il est évident que former de tels effectifs requerrait plus d’un an. Certes, cela semblera long à ceux qui croient encore pouvoir imposer la paix sans effort durable. C’est, il me semble, un délai raisonnable pour mettre en place, d’ici deux ans, une stabilisation et une transition de la guerre à la paix qui permette à la France de se retirer de RCA. Bien entendu, le cas sierra-léonais le montre, si la France veut soutenir une vraie RSS permettant d’éviter une reprise du conflits et toute crainte de devoir revenir dans 5 ans, l’engagement français devra être de bien plus long terme – probablement dix à quinze ans.

Ces jalons étant posés, faut-il ajouter six mois à ce long processus parce que c’est ce dont l’UE aura (peut-être) besoin pour prendre la décision d’envoyer une EUTM RCA? Plusieurs pistes existent. La France pourrait faire le pont en engageant aujourd’hui des ressources qui deviendront peut-être demain européennes. Elle pourrait mettre en place une mission « internationale » comme l’avaient fait les Britanniques, en recrutant parmi ses alliés les coopérants qui lui manquent, sans se soucier d’un habillage européen. La France a un problème de ressources (budgétaires et humaines) qui réduit ses capacités d’implication. Rappelons que la DCSD (la direction de la coopération de sécurité et de défense, du MAEE) dispose au total de moins de coopérants que les 100 militaires britanniques déployés pour le seul volet de la coopération structurelle. Toutefois, là aussi, des pistes alternatives existent, comme le recours éventuel à des troupes prépositionnées en Afrique.

Quelle armée centrafricaine ?

Une (autre…) question sous-jacente est celle du type de réforme de l’armée à mettre en place: faut-il suivre le modèle de la sélection (comme en Sierra Leone) c’est-à-dire un modèle où toutes les personnes formées ont d’abord été testées, sélectionnées et recrutées (qu’elles viennent des FACA, anciennes forces armées de RCA, de la SELEKA ou des anti-balaka) ou un modèle du « pot pourri », où tout le monde est mis dans le même ensemble, et sera formé ensemble, quitte à effectuer un tri plus tard, voire un modèle mixte (pas de sélection pour les FACA mais sélection pour les autres). Après en avoir discuté avec plusieurs personnes qui réfléchissent à ce problème, je pense sincèrement pour ma part qu’il faudrait mettre en place soit le modèle fondé sur la sélection, soit le modèle mixte.

Pourquoi la sélection ? Parce que si l’on veut construire une armée qui n’a jamais vraiment existé (par le passé le pouvoir centrafricain investissait surtout sur la garde présidentielle au détriment des forces armées), il faut le faire sur de bonnes bases, c’est-à-dire sur des combattants professionnels. Or, la sélection est la base de la méritocratie et du professionnalisme. C’est l’occasion de faire passer un message clair sur ce que veut dire désormais être un homme en arme en RCA (responsabilité, efficacité, respect du droit). C’est l’occasion de vérifier qui sait lire et écrire, et qui donc pourrait jouer un rôle comme officier ou sous-officier, car cette nouvelle élite jouera un rôle crucial dans la réussite des réformes. C’est l’occasion aussi de constituer une première liste des personnes composant les forces armées, sur laquelle construire la nouvelle politique de ressources humaines, et le paiement des soldes. Le modèle fondé sur la sélection pourrait toutefois être tempéré à un niveau: un effort pour assurer une représentation relativement équitable des différents groupes en présence pour éviter la domination d’un groupe ethnique, religieux ou géographique, sur l’institution.

Le livre de Marielle Debos sur les hommes en armes au Tchad montre clairement ce que les forces armées de RCA nouvelle génération ne doivent pas être. Cette nouvelle génération ne se construira pas sur une page blanche. On connaît l’histoire des tentatives de DDR et de RSS dans ce pays, catastrophiques. Et par ailleurs, il est évident que les hommes restent les mêmes, c’est-à-dire que les institutions réformées resteront composées en grande partie de personnes issues de l’ancien secteur de sécurité et donc formées, socialisées dans ce cadre. Toutefois, il est utile d’essayer malgré tout de faire page neuve. Bien entendu, cela n’est possible que si on considère que le politique (et le secteur de sécurité) en Afrique répond à des logiques qui ne sont pas fondamentalement étrangères à celles européennes et qu’il est donc impossible de le réformer. Autrement, peut-être vaudrait-il mieux ne jamais intervenir.

Aline Leboeuf
Article publié sur ultimaratio-blog.org

Docteur en science politique, Aline Leboeuf est chercheur à l’Ifri depuis 2003. Ses recherches portent sur la sécurité et le développement, la réforme du secteur de sécurité (RSS), la protection des civils (y compris la sécurité des expatriés), les situations de post-conflit en Afrique de l’Ouest (particulièrement la Sierra Leone), la prospective (avec le concept de ‘conflits fluides’) et la gouvernance globale de la santé (gestion globale de la grippe aviaire, approche ‘One Health’). Elle fait partie du Laboratoire de recherche sur la défense, une équipe de recherche civilo-militaire sur la défense au sein du Centre des études de sécurité de l’Ifri.

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