Dans un supermarché à Kinshasa. Source: Jeune Afrique

Dans un rapport de 2011 devenu fameux, la Banque africaine de développement (BAD) indiquait qu’il y avait maintenant sur le continent 300 millions de personnes appartenant aux classes moyennes locales. L’intérêt de la définition de la BAD est son adaptabilité aux contextes locaux, contrairement aux définitions habituelles qui ne définissent que des classes moyennes à l’échelle mondiale.

Elle considère que toute personne gagnant entre 2 et 20 dollars par jour (en parité de pouvoir d’achat, PPA) fait partie de la classe moyenne. Cela peut paraître très peu mais correspond selon cette institution au fait que ces personnes sont sorties de la pauvreté, c’est-à-dire qu’elles peuvent prendre en charge leur logement, leur nourriture et se permettre en plus des dépenses discrétionnaires, même très modestes.

On peut critiquer la définition de la BAD en raison de la grande modestie des revenus. Cependant, en considérant qu’une personne sur trois en Afrique n’est plus pauvre et peut consommer, la BAD a attiré l’attention des investisseurs sur l’Afrique. Ce faisant, le continent africain, longtemps présenté sous le seul angle de la pauvreté, est apparu sous un jour nouveau, beaucoup plus positif puisque ces 300 millions d’Africains des classes moyennes sont autant de consommateurs potentiels.

Si ce discours positif sur l’Afrique est un phénomène nouveau, après des décennies de stigmatisation, les classes moyennes, en revanche, ne sont pas nouvelles : elles existaient en Afrique durant la période coloniale et après les indépendances. Mal connues par les acteurs économiques, elles nous renseignent pourtant utilement sur ce que sont les classes moyennes actuelles.

« Évolués » coloniaux : une « classe moyenne » très politique

Pendant la colonisation, il existait une « classe moyenne », embryon des classes dominantes de la période suivante, appelée les « évolués » – educated en anglais. Cette classe était composée de ceux qui avaient fait des études – ce qu’ Hampaté Bâ nomme « l’école des otages »  dans L’étrange destin de Wangrin (1973) – parlaient la langue du colonisateur et travaillaient dans l’administration, ou comme enseignants ou infirmiers par exemple. Issus de cette école « des Blancs », cette classe formait une élite « moderne » se distinguant des « élites traditionnelles » africaines qui n’avaient, elles, pas le pouvoir de communiquer directement avec les coloniaux.

Le caractère le plus spécifique de cette « classe moyenne » était sa position dans « l’entre-deux », à la jonction entre le monde colonial et le monde africain. La position de cette classe moyenne peut laisser penser qu’elle permet de faire lien entre deux entités distinctes. Cependant, à mieux y regarder, ces « évolués » n’étaient pas tant des liants que des éléments de division : l’existence de ces « classes moyennes coloniales » ne reposait pas sur une réalité économique. Elles avaient été créées volontairement par le pouvoir colonial pour diffuser ses valeurs, même si les groupes éduqués ne sont pas restés passifs et ont créé leur propre identité. Les métisses mettaient eux aussi en lumière un statut social entre deux mondes, mais sur lequel le pouvoir colonial a dû légiférer, contrairement aux « évolués » : nés de parents indigènes et citoyens français, il a fallu trancher sur leur statut juridique (soit ils étaient indigènes, soit ils étaient citoyens français) afin de ne pas remettre en cause le concept de différence à la base du projet colonial. Ainsi, les « évolués » possédaient plus de droits que les « indigènes » dans le système colonial, mais dans un système fortement hiérarchisé et différencié, qui invite plus à la division qu’à l’union des parties :

« Du point de vue de la division “officielle” des classes, j’étais un sujet français lettré, né au Soudan et non au Sénégal, donc juste au-dessus de la dernière catégorie. Mais selon la hiérarchie indigène, j’étais incontestablement un blanc-noir, ce qui, on l’a vu, nous valait quelques privilèges — à cette réserve près qu’à l’époque le dernier des Blancs venait toujours avant le premier des Noirs »
(Hampaté Bâ, Oui mon commandant, 1994)

Nommer pour contrôler

Quelles analyses tirer de cette référence à l’histoire pour mieux comprendre les actuelles classes moyennes africaines ? Le fait de diviser en « classes », quelles qu’elles soient, et de nommer un groupe, procède d’au moins deux mouvements. D’une part, il s’agit d’un besoin cognitif, pour comprendre, et naturellement comparer, des sociétés étrangères et perçues comme étranges. D’autre part, il s’agit d’une manière de s’approprier et donc de contrôler un groupe social donné. Parler « d’évolués » à l’époque coloniale marque une perception des Africains exclusivement structurée sur des critères occidentaux. Parler de « classes moyennes » actuellement est sans aucun doute une manière de comprendre et de mettre des mots sur le processus d’enrichissement et de croissance qui a lieu en Afrique. Mais selon quels critères ? Ce ne sont plus des pouvoirs politiques ou des sociologues qui ont nommé ce nouveau groupe « médian », comme cela a été le cas par le passé, mais des instances économiques, comme la BAD, ou bien en lien étroit avec elles, tels les cabinets de conseil. Le terme n’est pas forcément approprié, car les « classes moyennes » africaines n’ont guère à voir avec les « classes moyennes » européennes par exemple, bien qu’il permette des comparaisons et une compréhension intuitive des dynamiques à l’œuvre.

Est-ce révélateur d’un processus de domination ? Il est difficile de le dire. Comme nous l’avons vu, l’engouement actuel pour les classes moyennes africaines vient principalement des milieux économiques. Il n’en reste pas moins que l’utilisation du terme invite à penser les classes moyennes africaines sous l’angle de la consommation et du pouvoir d’achat, comme c’est le cas en Europe, et met l’accent sur les similitudes plutôt que sur les spécificités de chaque groupe. En cela, le terme « classes moyennes », initialement sociologique, est réduit à sa seule dimension économique.

L’illusion de proximité

Cependant, utiliser un même terme pour des réalités historiquement, géographiquement et socialement très différentes invite à se focaliser sur les caractères identiques plutôt que sur les différences. Cela peut créer une dangereuse illusion de proximité. Le procédé est d’autant plus ambigu que, bien souvent, la « forme » est très semblable (avec la multiplication des centres commerciaux ou bien l’immense succès de la téléphonie mobile par exemple) alors que les pratiques sous jacentes sont, elles, très différentes. Ainsi, par exemple, si les centres commerciaux se développent très vite en Afrique, ils restent pour de nombreuses classes moyennes, en particulier les plus modestes, des lieux de « promenade »  plus que d’achat, où l’on vient faire du lèche-vitrine en famille et profiter des belles installations et de la climatisation.

Ces différences de pratiques sont d’autant plus fortes que, sociologiquement et historiquement, la constitution et la composition des classes moyennes africaines est très spécifique. Ainsi, les classes moyennes africaines actuelles se sont également structurées à partir de l’histoire dramatique des classes moyennes des années 1960 et 1970, très prospères mais vite rattrapées par les crises économiques et les Plans d’ajustement structurel, qui les ont laissées exsangues. Nous développerons cette histoire dans un post à venir prochainement (MAJ : suite de ce post désormais disponible ici).

Hélène Quénot-Suarez

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