Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre de Guinée. Copyright: Ifri, 2014.
Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre de Guinée. Copyright: Ifri, 2014.

Le lundi 23 juin dernier, nous recevions à l’Ifri Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre de la Guinée-Conakry, leader du Parti  de l’Espoir pour le Développement National (PEDN). Ce post est un compte-rendu synthétique de cette conférence. Il a été réalisé par notre équipe et n’engage pas la responsabilité de l’intervenant. Ce compte-rendu est également disponible en version PDF.

La Guinée-Conakry a été présidée de 1984 à 2008 par Lansana Conté, arrivé à la tête du pays avec le soutien de l’appareil militaire après la mort d’Ahmed Sékou Touré. La gestion économique désastreuse de ce régime autoritaire est responsable de la paupérisation de la population. À partir de 2006, les Guinéens dénoncent le régime par le biais de nombreuses grèves et manifestations. C’est au cours de cette période de graves difficultés socioéconomiques que Lansana Kouyaté devient Premier ministre (entre mars 2007 et mai 2008). Depuis, la Guinée-Conakry a vécu des changements politiques importants avec notamment la fin de la période Conté et le régime militaire de transition de Moussa Dadis Camara (officier militaire et président du Conseil national pour la démocratie et le développement [CNDD]), qui s’est autoproclamé président de la République de Guinée à la mort de Conté en décembre 2008. Après son retrait du pouvoir consécutif à une tentative d’assassinat, et l’intérim du général Sékouba Konaté, la première élection présidentielle démocratique voit en 2010 l’un des opposants historiques de Lansana Conté, Alpha Condé, prendre la tête du pays.

Au sujet de son mandat de Premier ministre

Lansana Kouyaté rappelle que les dernières années du régime de Lansana Conté sont marquées par des difficultés socioéconomiques débouchant en 2007 sur des grèves réprimées dans la violence (plus d’une centaine de morts). La démission du président est alors appelée par les syndicats et les partis : il est accusé d’abus de pouvoir et largement critiqué en raison d’une situation économique préoccupante. Selon l’ancien Premier ministre, ces grèves constituent une véritable insurrection populaire et sont suivies par tous les secteurs de la société : public, privé et même le secteur informel. Elles transcendent les classes sociales et les groupes ethniques dont les identités sont largement instrumentalisées par le pouvoir.

C’est donc dans une période de troubles politiques et sociaux que Lansana Kouyaté est nommé par Lansana Conté, en mars 2007, au poste de Premier ministre. Son objectif, rappelle-t-il, est alors de lutter contre les forces centrifuges qui rejettent toute forme de changement et de répondre aux aspirations de ceux qui appellent des renouvellements (syndicats, société civile, partis politiques). Finalement, c’est bien le président Conté qui, après plus de vingt ans de régime fermé et poussé par les évènements, a instauré le multipartisme. Pendant le régime militaire de Dadis Camara, les partis politiques luttent pour que la transition démocratique soit assumée, ce qui implique la constitution d’un gouvernement de transition de même que l’élection d’un président civil. L’élan vers la démocratie a donc rassemblé toutes les composantes de la société civile de même que les partis politiques.

Cependant, Lansana Kouyaté souligne les irrégularités entachant l’élection d’Alpha Condé en 2010 : sur 3,5 millions de votes (sur 4,3 millions d’électeurs guinéens potentiels), seuls 1,7 millions sont effectivement validés, représentant à peine le tiers de l’expression populaire. Il accuse le parti du nouveau président de manipulations ethniques ayant favorisé son accession au pouvoir.

La situation politique actuelle

Aller vers la bonne gouvernance

Selon Lansana Kouyaté, l’instrumentalisation politique des référents identitaires est courante en Guinée-Conakry et relève de stratégies électorales devenues habituelles, bien que cette instrumentalisation conduise de manière récurrente à des violences interethniques. La fin de cette instrumentalisation rimerait donc avec progrès social et démocratique. Elle est en effet d’autant plus problématique qu’elle ralentit la construction d’une véritable nation : la compartimentation sociale ne fait que créer des replis identitaires. En effet, selon lui, l’existence de « groupes ethniques » peut être admise, notamment d’un point de vue linguistique, mais leur instrumentalisation rend impossible toute construction nationale. Lansana Kouyaté a été jusqu’à proposer au cours de son mandat « d’utiliser l’ethnie pour lutter contre l’ethnicisme », c’est-à-dire contre le processus de compartimentation sociale systématique, l’identification ethnique comme premier fondement de l’identité individuelle, et la tendance à privilégier la culture de son groupe d’appartenance à une culture nationale qui unifierait tous ces groupes. La paix ne se fera en Guinée que lorsque le pays affrontera enfin son histoire.

L’élan vers la bonne gouvernance, selon Kouyaté, doit intégrer par ailleurs d’autres problématiques qui ne touchent pas uniquement au politique. En effet, outre les manipulations ethniques, le pays assiste au retour d’une épidémie grave avec la propagation rapide du virus Ebola en raison d’un défaut de communication de la part des autorités sur les voies de transmission du virus. Lansana Kouyaté évoque notamment la transmission via la consommation de cadavres de singes dont la viande n’aurait pas été suffisamment cuite, ou encore du manque de précautions lors des enterrements des personnes victimes d’Ebola. Or le gouvernement n’assume pas sa responsabilité de prévention puisqu’il n’informe pas les populations des risques encourus et des vecteurs de transmission.

D’autre part, selon l’intervenant, la corruption, en tant que pratique aujourd’hui institutionnalisée en Guinée, et qui ne touche pas uniquement les fonctionnaires publics, doit être combattue. Elle vient aussi du fait social, c’est-à-dire qu’elle fait partie intégrante de la façon dont se construisent les rapports sociaux. Auparavant, « corruption et redistribution étaient de type collégial », c’est-à-dire que tout le monde partageait ces pratiques, participant à la corruption aussi bien qu’à la redistribution au groupe des acquis personnels. Or, la situation actuelle est selon Lansana Kouyaté plus critique : « la redistribution reste collégiale, les individus continuant de redistribuer au groupe mais la corruption est à présent individuelle », visant seulement l’accumulation personnelle sans redistribution systématique au groupe. Il semble ainsi que le lien social de solidarité se distende en Guinée-Conakry et que de nouvelles pratiques corruptives se développent, signes de mutations sociétales qui placent le pays « entre deux mondes ».

Les aléas de l’agenda électoral

Selon l’ancien Premier ministre, bien que la population guinéenne ne soit pas inactive, se soulève contre les incompétences de ses dirigeants, et dénonce clairement la situation économique déplorable de son pays, la Guinée « continue de décevoir », dans la mesure où les pratiques politiques sont aux antipodes de celles attendues d’un président et d’un gouvernement civilement élus. Par exemple, les dernières élections législatives de septembre 2013 ont été une mascarade : il n’y a pas eu de véritables listes électorales (de nombreux électeurs étaient absents des listes comme cela a été le cas notamment à Conakry ou à Nzérékoré), et des militaires ont fait irruption dans les bureaux de vote.
Par ailleurs, ce sont l’ensemble des élections qui sont faussées. Ainsi le calendrier des élections communales n’est-il, par exemple, pas respecté. La date des prochaines élections demeure inconnue, alors que celles-ci devaient se tenir en mars 2014. Les conseils communaux ont en effet été révoqués en Guinée-Conakry, juste après l’élection d’Alpha Condé, afin d’être remplacés par des « délégations spéciales ». Il est donc difficile de tenir des élections communales : « Alpha Condé est convaincu que les maires nommés par son décret ne seraient pas réélus. Toute élection communale est donc désormais suspendue ».
Pourtant, Lansana Kouyaté souligne que l’Union européenne semble vouloir intervenir dans ces élections afin d’accélérer leur tenue, mais cette pression n’a aucun effet sur le gouvernement qui joue sur l’élasticité des programmes politiques et souhaite conserver une situation favorable à sa majorité qui domine entièrement l’Assemblée.
Le statu quo va donc continuer de prévaloir, caractérisé par une Assemblée nationale constituée intégralement de partisans du pouvoir, « les opposants ayant unanimement décidé de se retirer face à la censure de leurs opinions ». Lansana Kouyaté rappelle qu’il a lui-même dès le départ refusé de faire partie de l’Assemblée en raison des irrégularités électorales entourant l’élection d’Alpha Condé.

À la question qui lui était posée sur sa participation aux prochaines échéances électorales, Lansana Kouyaté signale que, les élections présidentielles devant avoir lieu au premier semestre 2015, la Convention du PEDN (Parti de l’espoir pour le développement national) doit désigner un candidat lors de la primaire. Lansana Kouyaté confirme qu’il s’y portera candidat.

L’économie des ressources

Le potentiel gâché de la Guinée-Conakry

La Guinée-Conakry est un pays qui importe plus qu’il n’exporte. Les produits exportés, dont les prix dépendent des cours internationaux, sont majoritairement des ressources minières brutes comme la bauxite dont la Guinée disposerait des trois quarts des réserves mondiales. Cependant, il n’existe plus d’usines de transformation en poudre d’alumine dans le pays. À ce sujet, Lansana Kouyaté pointe du doigt la fermeture de la première usine africaine de transformation de la bauxite, l’usine Friguia, durant la présidence d’Alpha Condé. Par ailleurs, la Guinée ne fixe pas elle-même les prix d’exportation de ce minerai.
Or, il serait intéressant de pouvoir non seulement exploiter les mines guinéennes, mais aussi de faire de ces usines des lieux de transformation de matières premières, dynamique que souhaite mettre en place Lansana Kouyaté s’il était élu président de la Guinée-Conakry en 2015.

Concernant le commerce, et particulièrement le secteur des produits agricoles, l’État rend difficile les échanges commerciaux. « Les taux d’imposition fixés par le gouvernement sont en effet prohibitifs et dissuadent les commerçants d’importer ». Lansana Kouyaté affirme que la liberté de vendre n’est plus permise en Guinée-Conakry : les agriculteurs sont obligés de vendre leurs céréales (et particulièrement le riz, qui est la céréale la plus consommée par la population) à l’État contre des herbicides, en vertu d’un décret promulgué par Alpha Condé après son élection. C’est un « retour à des méthodes dignes de l’Union Soviétique ». Lansana Kouyaté dénonce également le fait que ces herbicides, alloués par l’État et achetés dans un pays voisin, étaient pour nombre d’entre eux périmés. Ceci a considérablement pesé sur la production agricole. Ainsi, la chute de la production interne ajointe aux difficultés d’importation explique « l’état de famine » dans lequel se trouve actuellement la population guinéenne.

L’accord transactionnel avec Rio Tinto

En 2002, le gouvernement guinéen a signé un accord transactionnel avec le groupe minier Rio Tinto. Il autorise l’exploitation exclusive de la partie du mont Simandou la plus riche en fer. Cet accord acte l’achat par le groupe de cette mine pour 700 millions de dollars. Cette somme est exempte de toutes taxes, l’État guinéen ayant décidé de les hypothéquer afin de bénéficier au plus vite des 700 millions. Cet accord donne, selon l’ancien Premier ministre, une grande marge de manœuvre à Rio Tinto d’une part parce que les taxes et les impôts ne devraient lui être appliqués qu’après huit années de production bénéficiaire, et d’autre part parce qu’il n’oblige pas l’entreprise à consulter le gouvernement guinéen lorsque des décisions sont prises concernant l’exploitation.

D’après lui, Rio Tinto ainsi pu vendre une partie de ses actions à Chalco, une compagnie chinoise, sans l’accord de la Guinée alors que celui-ci est en théorie indispensable lorsqu’il s’agit d’une nouvelle licence pouvant inclure des taxes étatiques. Ensuite, Rio Tinto s’est engagé à ce que la première production commerciale de fer soit mise sur le marché avant le 30 juin 2015, « alors qu’on entend maintenant parler de 2018 ». La compagnie semble aujourd’hui « faire de la rétention ». Là où d’autres entreprises extraient le minerai en moins d’un an, l’exploitation de Simandou n’est aujourd’hui toujours pas effective. Cette lenteur s’expliquerait, selon Lansana Kouyaté, par le fait que Rio Tinto possède une autre mine en Australie, et l’entreprise a tout intérêt à ne pas vendre pour l’instant la bauxite guinéenne, de meilleure qualité, afin de ne pas gêner l’exploitation de sa mine australienne.

Par ailleurs, l’État a cédé 51 % de ses actifs à la société israelienne BSGR (Benny Steinmetz Group) sous la présidence de Conté qui pointait du doigt une mauvaise gestion de la mine, mais après que Kouyaté ait quitté le poste de Premier ministre. La société BSGR a alors largement spéculé (en revendant à Vale, une compagnie minière brésilienne), au détriment des intérêts de la Guinée. Les 51 % ont finalement été retirés à BSGR suite à une décision de justice récente et un appel d’offre va probablement être lancé pour trouver un nouvel acquéreur.

Les immenses ressources minières de la Guinée ne sont finalement pas exploitées pour le développement du pays et l’intérêt du peuple, et il est difficile pour la Guinée-Conakry d’entrer dans un rapport de forces et d’imposer une plus grande productivité de même qu’un véritable développement du secteur minier dans la mesure où Rio Tinto dispose d’un budget supérieur à tous les pays d’Afrique de l’Ouest réunis. Selon Lansana Kouyaté, « il faut utiliser la voie législative afin de mettre en avant les intérêts de la Guinée qui apparaît comme perdante dans ce contrat, bien que cette solution induise un processus long et difficile ». Autrement, il s’agirait d’imposer à Rio Tinto de respecter ses engagements afin que l’entreprise cesse de geler l’exploitation de la mine pour protéger ses intérêts commerciaux.

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