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Joseph Kabila, actuel président de la RDC. Source: African Arguments

Les élections de juillet et octobre 2006 ont marqué la fin d’une décennie particulièrement dramatique en République Démocratique du Congo (RDC). Elle a compté deux guerres (1996-1997 et 1998-2002) ainsi qu’un processus de paix complexe qui a culminé avec une période de transition marquée par un délicat numéro d’équilibriste entre les anciens groupes armés. Les élections ont été organisées par une commission électorale indépendante dirigée par le prêtre catholique Apollinaire Malu Malu qui représentait la société civile. Joseph Kabila, qui a succédé à son père Laurent-Désiré Kabila, assassiné en janvier 2001, a prêté serment le 6 décembre 2006 en tant que premier président élu de la Troisième République. Les élections de 2006 ont été les premières élections pluralistes libres, et relativement justes, depuis l’indépendance.

Les élections suivantes, tenues en novembre 2011, ont eu lieu à la fin de la première législature dans des conditions complètement différentes, entachées par de multiples irrégularités et des résultats si contestés qu’ils ont poussé le pays à la limite de l’implosion.

Les élections de 2011 auraient dû consolider un processus démocratique fragile, mais elles ont été organisées par un régime cherchant essentiellement à consolider son propre pouvoir. Pour ce faire, il a usé de son contrôle total sur les forces de sécurité et la machine électorale (y compris la commission, dirigée par le conseiller de Kabila, le pasteur Mulunda Ngoy) contre une opposition institutionnellement et stratégiquement fragile et très divisée.

La révision de la Constitution en janvier 2001 a diminué davantage les chances de l’opposition. Les élections de 2011 n’ont ainsi apporté de valeur ajoutée ni au processus de construction démocratique, ni au retour d’un climat politique stable.

La seconde législature de la Troisième République prendra fin en 2016. Selon la Constitution, le pays devra tenir des élections avant la fin de l’année et le président Kabila ne peut se représenter pour un troisième mandat.

Avant ces élections, Kabila dispose de plusieurs options :

Les trois principales options de Kabila 

  • quitter ses fonctions (a) ;
  • briguer un nouveau mandat (b) ;
  • rester dans le cadre de son mandat actuel (c)

a) Kabila décide de quitter ses fonctions

Si Kabila décide de respecter la Constitution et de se retirer de la présidence, le régime va devoir nommer un successeur.

  • Le premier groupe de candidats potentiels est celui de la famille biologique. La sœur jumelle du président, Jaynet Kabila, et son frère Zoe Kabila sont députés depuis 2011. Jaynet particulièrement joue un rôle de plus en plus important sur la scène politique et entretient de bonnes relations avec des acteurs clés comme Apollinaire Malu Malu (patron de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), Aubin Minaku (actuel Président de L’Assemblée Nationale) et Dan Gertler (l’homme d’affaires le plus proche du Président). Olive Kabila, la première dame, joue aussi un rôle prépondérant, notamment du fait de son organisation humanitaire. Elle a tenu ces dernières années un rôle de premier plan, extravertie et légèrement populiste, ce qui l’oppose à Jaynet, qui travaille plutôt en coulisses.
  • Une seconde option serait de designer un héritier au sein de sa famille politique. Cela serait plus acceptable et aux yeux de la communauté internationale, et à ceux de l’élite politique au sein de la majorité.

Le processus de désignation d’un héritier serait, bien sûr, un exercice très complexe et très douloureux – nombreux sont ceux pourvus d’ambitions présidentielles. Kabila pourrait probablement initier et même diriger cet effort, mais il est très peu plausible que la décision puisse être prise par un seul individu. De nombreuses variables devraient être prises en compte, y compris les équilibres régionaux.

À ce jour, la plupart des personnes du cercle le plus proche de Kabila estiment qu’Aubin Minaku dispose du meilleur accès au Président. Minaku occupe aujourd’hui une place tout à fait stratégique dans l’univers politique congolais. Il est président du Parlement, Secrétaire général de la majorité présidentielle et, avec Kengo wa Dondo, coorganisateur des Concertations Nationales. Kabila peut compter sur lui et il est l’un des meilleurs diplômés de l’école de l’ancien conseiller politique du président, Augustin Katumba Mwanke (décédé en 2012). Il est aussi de l’Ouest. On peut compter contre lui le fait qu’il ne bénéficie pas de sa propre base populaire, malgré les bons résultats inattendus du régime dans le Bandundu, sa province d’origine, en 2011. Le Bandundu a été, cependant, l’une des provinces où les résultats ont été les plus contestés.

Évidemment, nombreux sont ceux qui considèrent avoir l’envergure d’un présidentiable, y compris le Premier ministre Augustin Matata Ponyo, le Secrétaire général du PPRD (Parti du Peuple Pour La Reconstruction, parti de Kabila) Evariste Boshab et le ministre de la Communication Lambert Mende. Le problème de ce scénario tient à la grande difficulté d’identifier un candidat avec le consentement de la majorité, de continuer à serrer les rangs et à représenter les intérêts des différents groupes antagoniques formant les piliers du régime de Kabila.

b) Kabila opte pour un nouveau mandat de président de la République du Congo  

Il est réaliste d’envisager que Kabila décide à un moment donné qu’il préfère se maintenir à la présidence parce qu’il pense que son départ rendrait le pays vulnérable. Il existe un groupe influent au sein de son PPRD qui tente de le convaincre de rester. Au cours de ces dernières semaines et de ces derniers mois, il y a eu beaucoup de spéculation donnant lieu au lancement fascinant d’un ballon d’essai par des politiciens et autres personnalités publiques dans les médias, émanant d’initiatives personnelles ou d’une fuite intentionnelle, afin de jauger la réaction de l’opinion publique locale et internationale. Il est peu probable que cela se soit fait sans l’accord tacite de Kabila, mais il n’a jusqu’alors ouvertement apporté aucun soutien à ces idées et à ces initiatives.

Une fois encore, il faut considérer plusieurs scénarios.

  • Le président pourrait prendre l’initiative de modifier l’article 220 de la Constitution et de changer le nombre et/ou la durée des mandats. Cela lui donnerait théoriquement l’opportunité de rester président. Cette option a été suggérée plusieurs fois au sein de la majorité congolaise et du cercle de Kabila. Nombre d’observateurs n’excluent pas la possibilité que Kabila ne croit pas que le temps soit venu de promulguer un tel amendement, et qu’il puisse le considérer à un autre moment de la législature actuelle. On ne peut pas exclure qu’il puisse tolérer ou même agiter lui-même le « ballon d’essai » pour voir s’il existe une possibilité réaliste pour lui de demeurer au pouvoir après 2016. La question essentielle semble être si oui ou non un tel scénario peut recueillir un soutien suffisant au sein de la majorité présidentielle et même au sein du PPRD.
  • S’il s’avère irréaliste de changer l’article 220, il serait possible de tenter d’obtenir une toute nouvelle Constitution. Le scénario reposerait alors sur la consultation de l’électorat congolais par le biais d’un referendum. Une fois le referendum adopté par le Parlement, le pays entamerait une nouvelle période de transition, se préparant pour un référendum qui déboucherait sur la Quatrième République.
  • Une troisième possibilité serait la révision du mécanisme électoral (articles 70 et 71), modifiant par là-même le système politique et autorisant Kabila à « remettre les compteurs à zéro ». Il pourrait comptabiliser deux mandats supplémentaires sans changer l’article 220 de la Constitution. Transformer les élections présidentielles directes en élections indirectes par le Parlement actuel constituerait une opération autorisant Kabila à rester en poste pour deux autres mandats.

c) Kabila choisi de rester au pouvoir en ralentissant le processus électoral 

À part une réforme constitutionnelle, d’autres possibilités peuvent permettre à Kabila de demeurer président au-delà de 2016.

  • Il pourrait le faire en raison de problèmes financiers et logistiques crédibles entravant le processus électoral. L’organisation d’élections locales pourrait absorber la quasi-totalité du budget alloué aux élections, ce qui rendrait impossible l’organisation à temps des sondages pour les présidentielles. Ce scénario semble avoir été intégralement développé par le président de la commission électorale CENI, Apollinaire Malu Malu. L’organisation d’élections locales est la première étape du processus et les élections indirectes des députés, gouverneurs et sénateurs des provinces renforceraient le PPRD puisqu’il est le seul parti ayant des ambitions nationales capables de mobiliser les 18 000 candidats nécessaires pour couvrir l’ensemble du territoire.
  • Accélérer le processus de décentralisation est une autre stratégie possible, y compris le redécoupage des 11 provinces actuelles du Congo en 26 , prévu dans la Constitution de 2005. Ce redécoupage redéfinira l’équilibre des pouvoirs entre groupes ethniques et intérêts économiques et sera une source de tensions, de compétition et potentiellement de violence en différents endroits. Pour Malu Malu et son équipe, les 26 provinces constituent l’épine dorsale de leur structure organisationnelle. Le CENI a 26 secrétariats de province. Il a récemment dressé la version préliminaire de la cartographie de la province du Bandundu, qui fait office de projet pilote : 200 agents ont travaillé pendant trois mois à la collecte de données géographiques, sociologiques et coutumières dans le but de matérialiser le découpage. À cette vitesse, le pays sera entièrement couvert en 15 mois. Non seulement le processus administratif sera très long, mais il pourra aussi très potentiellement générer des conflits.
  • Kabila pourrait aussi invoquer des raisons sécuritaires pour repousser les élections. En tant que chef de l’État, il pourrait aisément proclamer l’état d’urgence ou l’état de siège (article 85) afin de reporter temporairement le processus électoral.

Dans l’indécision

Joseph Kabila est président du Congo depuis plus de treize ans. Au cours de cette période, il s’est installé dans le rôle. Personne n’a été capable de combler le vide laissé autour de Kabila après la mort prématurée de son principal conseiller et mentor décédé en 2012 : Katumba Mwanke. Aujourd’hui, Kabila confie des responsabilités ciblant des thématiques particulières à ses collaborateurs (au patron de la Direction générale de renseignements Kalev Mutond le M23, à l’ancien ambassadeur itinérant Antoine Ghonda les relations avec l’Angola, et à l’influent cadre du PPRD Moïse Ekanga celles avec la Chine etc.) et s’entretient avec eux de manière bilatérale. Il n’a guère confiance en ses collaborateurs et ministres et bien peu d’affinités personnelles avec qui que ce soit en dehors de sa famille biologique.

Ayant parlé à beaucoup de personnes appartenant à la scène politique congolaise (de la majorité comme de l’opposition), à des acteurs clés au sein de la communauté internationale et à des personnes appartenant aux sphères personnelles de Kabila, nous sommes convaincus que : (i) Kabila ne s’est pas encore décidé quant à ce qu’il veut réellement ; (ii) il sait que quitter son poste est quelque chose qu’il va devoir sérieusement envisager ; (iii) ce scénario n’est pas son premier choix, il resterait s’il le pouvait ; (iv) mais il sait que ce sera très difficile, non seulement en raison des divers signaux envoyés par la communauté internationale, la société civile et les églises Congolaises, mais surtout parce qu’il réalise qu’il sera très délicat pour lui de continuer d’influencer les différents pôles régionaux de son pouvoir.

Les événements entourant l’arrivée du “prophète” autoproclamé Joseph Mukungubila le 30 décembre 2013 ont montré à quel point sa position est fragile au Katanga. Le voyage de Vital Kamerhe (ancien président de L’Assemblee Nationale proche de Kabila, puis depuis 2009 dans l’opposition) au Kivu en février 2014 a produit les mêmes effets dans l’Est.

Kabila pourrait accepter une stratégie de sortie mais il aura besoin de garanties : (1) sa sécurité personnelle et celle de sa famille ; (2) ne pas être poursuivi par les Congolais ou la justice internationale ; (3) ne pas subir de perte de richesses et de patrimoine. À n’en pas douter, il souhaiterait aussi garder une certaine influence depuis les coulisses, maintenir les membres de sa famille (Jaynette et Zoe) sur l’échiquier politique et pourrait être intéressé par une position internationale. Il préfèrerait, cependant, continuer de vivre au Congo.

L’opposition en quête de structure

L’opposition politique a été très diffuse et presque invisible depuis les élections de 2011. Le principal opposant d’alors, Etienne Tshisekedi, s’est exclu du débat politique en campant sur sa position de président élu autoproclamé et chef d’État légitime.

Depuis les Concertations Nationales de septembre et octobre 2013, l’opposition est devenue plus organisée.

  • Le président du Sénat Léon Kengo wa Dondo, coorganisateur des Concertations, a fondé une coalition de groupements d’oppositions sous le nom d’« Opposition Républicaine ». Cette coalition est perçue par tous les acteurs et les observateurs de la politique de la RDC comme fidèle au régime. Kengo est le représentant de la coalition à la suite des Concertations ainsi que dans les négociations relatives à la formation d’un gouvernement de cohésion nationale.
  • Cependant, une opposition plus radicale semble se rassembler autour de Vital Kamerhe, président de l’UNC et arrivé en troisième place des élections après Kabila et Tshisekedi. Se cristallise autour de lui un groupement de partis et de politiciens restés en dehors des Concertations, qu’ils ressentaient être un congrès pur et simple de la majorité présidentielle existante. Ils considèrent l’Opposition Républicaine comme un prolongement de la majorité et croient que Kengo et ses partisans accepteront en définitive la stratégie du régime concernant les élections quand elle aura été décidée, pourvu qu’ils puissent y prendre part.
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Vital Kamerhe lors d’un rassemblement pré-électoral en 2010. Source : African Arguments

Dans le paysage politique de l’opposition, Vital Kamerhe a réussi à conserver sa réputation intacte. Son camp au Parlement est demeuré cohérent et certains des nouveaux parlementaires issus de la société civile se sont mués en députés travailleurs et compétents. Le harcèlement de Kamerhe et de ses collègues dans l’Est en février est une indication de la peur du régime de le voir capitaliser sur l’actuelle impopularité gouvernementale dans la région. Kamerhe cherche à travailler avec des politiciens tels que Nzanga Mobutu (Equateur), Mbusa Nyamwisi (Nord Kivu) et Martin Fayulu (Kinshasa) afin d’élargir sa base politique.

  • L’UDPS est affaiblie et divisée depuis les élections de 2011. La plupart des députés élus ont repris l’exercice de leur mandat et participé au Parlement bien que le leader du parti Tshisekedi le leur avait interdit tant qu’il n’occuperait pas la position de chef de l’État qu’il réclamait. La confusion s’est accentuée lors des Concertations, certains des députés UDPS ayant décidé de participer alors que d’autres ont choisi de se tenir à l’écart. Dans l’intervalle, les relations entre Etienne Tshisekedi et le régime se sont améliorées grâce à de discrets pourparlers entre le vieux leader et Théodore Mugalu, le chef de la maison civile de Kabila.

Depuis lors, le blocus autour de la propriété de Tshisekedi a été levé et plusieurs sources ont confirmé qu’il a reçu de nombreux avantages matériels, y compris la couverture de ses soins médicaux. Nombre de personnes initiées à la scène politique de la RDC attendent que Félix, le fils de Tshisekedi, occupe le poste de Premier ministre dans le gouvernement de cohésion nationale avec l’accord tacite de son père. Il s’agit là d’une information qui ne sera confirmée qu’à l’annonce des membres du nouveau gouvernement. Jusqu’à quel point cela permettra l’UDPS de rassembler les différentes factions du parti autour d’une même vision et d’un même agenda reste à voir.

  • Le parti du principal adversaire de Kabila en 2006 (le MLC), Jean-Pierre Bemba, est paralysé par l’avenir incertain de son leader, toujours retenu par la Cour pénale internationale et attendant l’issue de son procès. Il est difficile de l’évaluer, mais Bemba semble avoir maintenu sa popularité en mettant l’accent sur ce qu’une partie considérable de l’opinion publique à l’Ouest du Congo considère comme son martyr en tant que victime « du système », ou sur les diverses conspirations internationales sur lesquelles les gens adorent spéculer en RDC. Il est presque certain qu’il prendrait immédiatement une place centrale dans le paysage politique en cas de relaxe de la Hague et à son retour à Kinshasa.

Le parti de Bemba demeure cependant quelque peu à la dérive, hésitant entre une véritable opposition et essayant de rallier le gouvernement de cohésion nationale. Le MLC est resté en dehors de l’Opposition Républicaine parce qu’il a senti qu’il devrait en prendre la tête en raison de son poids numérique (21 députés au Parlement et 14 au Sénat). Le fait que certains de leurs députés soient partis pour rejoindre la faction de Kengo n’inspire cependant pas confiance.

La séparation entre les opposants loyaux/cooptés et radicaux/authentiques semble être la principale dynamique structurante de l’opposition, mais cela ne durera probablement pas. Tout cela est pour l’instant suspendu, chacun attendant le gouvernement de cohésion nationale. Dans la mesure où ce gouvernement ne pourra pas intégrer les actuels sept Premiers ministres et les 200 autres ministres, il y aura beaucoup de désillusion. Ces personnes pourraient chercher à se repositionner sur l’échiquier politique. C’est très certainement l’une des raisons pour laquelle ce gouvernement tarde tant à se former.

La crédibilité de l’opposition et de ses capacités à mobiliser s’accroîtrait considérablement si les différents partis pouvaient parvenir à s’accorder sur le choix du porte-parole de l’opposition, une fonction officielle, définie par la Constitution congolaise.

Pas de printemps arabe à Kinshasa

Au moment des révolutions en Tunisie et en Égypte au début de l’année 2011, peu de personnes au Congo semblaient suivre de près les développements. L’attention du public congolais était bien plus rivée sur la guerre en Côte d’Ivoire car il pressentait que, moins d’un an avant les élections de 2011, son pays pouvait prendre un chemin similaire.

Ce n’est que maintenant que plusieurs de nos interlocuteurs ont fait référence au printemps arabe. Tout le monde est conscient que le grand public au Congo se sent entièrement déconnecté de la scène politique. Il voit la caste politique comme des individus usant de la politique comme un moyen de créer des opportunités pour leur famille, leur clan, leur ethnie, leur région. Au sein de ce groupe, il fait très peu de distinction entre les politiciens de la majorité et l’opposition.

Le fait que la population ne croie pas que ses conditions de vie quotidiennes ou ses perspectives de long terme se soient améliorées sous la Troisième République continue de générer frustration et colère. Jean-Pierre Bemba est parvenu à canaliser cette colère en 2006 et Tshisekedi a fait de même en 2011. Depuis lors, la population congolaise semble avoir cessé de croire que les élections puissent être un instrument vers le changement ou l’amélioration de leurs conditions de vie.

Les personnels politiques impliqués reconnaissent le caractère explosif des frustrations de la population et sont conscients qu’ils n’ont probablement pas d’autorité morale sur le peuple ni la capacité de diriger un soulèvement. Certaines personnes dans l’opposition radicale croient qu’un tel évènement pourrait prendre la forme de révoltes similaires à celles du Moyen-Orient en 2011, mais les différences sont nombreuses entre les deux contextes. Le printemps arabe a été principalement mené par une classe moyenne qui existe à peine en RDC. Il est en outre probable que l’armée et/ou la police pourrait user d’une violence considérable dans les premières étapes d’un tel soulèvement.

La plupart de nos interlocuteurs n’écartent pas la possibilité d’un accès spontané de frustration et de colère populaire à Kinshasa ou ailleurs au Congo. Ils ne pensent pas que le déclencheur d’un tel évènement viendrait nécessairement de la sphère politique, bien que nombre d’entre eux croient que l’annonce d’une révision constitutionnelle autorisant Kabila à rester au pouvoir pourrait avoir un tel effet. Il est plus probable que le déclencheur émane de la sphère sociale. Il existe un risque considérable qu’une quelconque forme de soulèvement populaire dégénère rapidement en violence aveugle, en pillage, en chaos et en anarchie – cause de nombreux dégâts humains, matériels et institutionnels –, et soit vite balayée par les forces de sécurité.

La société civile ne détient plus le leadership et la capacité de mobiliser la population comme ce pouvait être le cas il y a deux décennies. Actuellement, les églises détiennent la plus haute autorité morale pouvant guider et donner l’inspiration au peuple. Leur résistance à une révision de la Constitution et à un troisième mandat de Kabila demeure l’une des plus grandes inquiétudes du régime.

La structure de la société civile s’est délitée au cours de la dernière décennie et plusieurs de ses leaders ont été cooptés par le régime. Aussi la société civile a-t-elle été utilisée par des aspirants politiciens comme un tremplin vers des postes plus élevés – ils font de leur mieux pour légitimer l’action gouvernementale et attendent une occasion d’en faire partie. Mais ceci ne signifie pas qu’il n’existe pas d’organisations civiles de terrain qui continuent d’exprimer un authentique sentiment d’indignation.

Le potentiel actuel des églises (en particulier celui de l’Église catholique) à donner le pouvoir au peuple est plus élevé que le potentiel de la société civile. Mais il a lui aussi ses limites. Tout ce qui divise le Congo divise aussi les églises – elles n’agissent pas comme une institution consensuelle au-dessus des failles du Congo. Mais elles ont une importante contribution à apporter quant à la qualité du contrôle de la démocratisation et la promotion de la non-violence.

Appropriation africaine des conflits et des élections en Afrique centrale 

Un important développement, qui a eu lieu en 2013, tient à la précipitation des pays africains et des institutions multilatérales à jouer un rôle dans le processus de résolution du conflit concernant le M23. Ou du moins à l’empêcher de se développer en une guerre régionale ouverte. Ils n’ont pas seulement confronté les protagonistes traditionnels, ils se sont aussi affrontés entre eux.

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Contingent du FIB de la MONUSCO. Source: St Andrews foreign affairs review

La CIRGL (Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs) travaillait activement pour garder le conflit dans ses limites existantes, les pays SADC (Communauté de Développement de l’Afrique Australe) ont tenté de s’impliquer activement (le Malawi, l’Afrique du Sud et la Tanzanie ont envoyé des troupes pour le FIB (Foreign Intervention Brigade, force spécial de la MONUSCO) et l’Union africaine a cherché à promouvoir sa propre visibilité et son leadership.

Il s’agit d’un développement intéressant et il n’est pas impossible que le résultat repose sur la reformulation de l’équilibre des pouvoirs entre et au sein des régions africaines. La manière dont l’accord cadre de Coopération, de Paix et de Sécurité du 24 février 2013 a été intégré en Afrique a grandement contribué à son succès. L’une des réussites de l’accord tient aux nombreuses négociations en cours entre les pays de la région ainsi qu’à la fin du tabou concernant la coopération régionale.

  • Le Rwanda et l’Ouganda continuent de détenir des clés majeures. Une importante partie du M23 y est toujours présente et pourrait être soutenue, équipée, entraînée etc. afin d’être un jour déployée dans l’Est du Congo, bien que rien n’indique que cela ne survienne dans un avenir proche.
  • Les alliés du Congo (Angola, Afrique du Sud, Tanzanie, Congo-Brazzaville) sont très intéressés par les élections. Leur principale préoccupation n’est pas la qualité de la démocratie (la plupart d’entre eux font face aux mêmes problèmes liés à la quête d’un équilibre entre des élections crédibles et leur attachement à rester au pouvoir) mais la stabilité à leurs frontières, inhérente à leurs intérêts économiques.
  • Même des alliés majeurs comme José Eduardo Dos Santos ou Jacob Zuma n’ont pas d’affinités personnelles avec Kabila et son régime. Ils maintiennent des contacts réguliers avec l’opposition congolaise.
  • Il est important d’avoir conscience que l’implication de l’Afrique du Sud n’est pas particulièrement institutionnalisée, mais davantage fondée sur l’intérêt du président Zuma.
  • De nombreux pays dans la région vont organiser des élections dans les années à venir. Certains d’entre eux font face à des problématiques similaires au cours de leur troisième mandat. De nombreux acteurs politiques clés observeront avec grand intérêt comment la communauté internationale traite ces questions au Burundi, qui tiendra ses élections dès 2015.

L’ACPSC : un document de gestion diplomatique, et non un plan opérationnel 

L’accord cadre de Paix, de Sécurité et de Coopération (ACPSC) tel que signé à Addis-Abeba le 24 février 2013 continue d’être une référence importante, mais plus en tant qu’outil de gestion diplomatique que comme un mécanisme opérationnel. Le suivi s’est considérablement concentré sur la sécurité, mais la réflexion au-delà de l’opération militaire n’est pas aussi poussée que les diplomaties occidentales le souhaiteraient. La dimension internationale de l’accord est considérée comme une réussite puisqu’elle a mis un terme à la crise du M23 et donné un nouveau souffle à la diplomatie et à la coopération intra-africaine.

La mise en œuvre de la dimension nationale congolaise est bien plus difficile. Différents ambassadeurs mentionnent un certain mais lent progrès de la part du gouvernement et du ministère de la Planification, mais ils refusent de voir cette lenteur uniquement comme un signe de mauvaise foi et de manque de dévouement du gouvernement pour l’ACPSC. Les limites à l’actuelle mise en œuvre sont aussi dues à un manque évident de moyens financiers et à la restauration laborieuse de l’autorité étatique.

Mais les interlocuteurs congolais impliqués dans le suivi du mécanisme national pointent un manque flagrant de volonté politique et de désorganisation liée à une lutte de pouvoir pour le contrôle du mécanisme ainsi qu’un manque d’engagement sur les questions qui ne touchent pas à la sécurité.

La valeur ajoutée de la fonction de Mary Robinson (Envoyé Spécial Du Secrétaire Général des Nations Unies pour la Région Des Grands Lacs) quant à l’approche générale de la communauté internationale se situe à deux niveaux : (1) elle occupe un créneau particulier (forum d’investissement, autonomisation des femmes) et (2) à un niveau hautement stratégique, elle renforce les messages clés.

Quel rôle pour la communauté internationale?

La collaboration entre les différents négociateurs est plutôt harmonieuse, et cela vaut aussi pour les différents membres de l’Union européenne présents à Kinshasa. Le changement de ton et de politique des États-Unis vis-à-vis du Rwanda a en outre contribué à un accompagnement international plus cohérent de la démocratisation de la RDC en général et des élections à venir en particulier. Le Représentant spécial du Secrétariat général des Nations Unis pour la RDC, Martin Kobler, a commencé à structurer la communauté internationale autour des enjeux majeurs des élections, le DDR (programme de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion des ex-combattants) et la RSS (Reforme du Secteur de Sécurité).

Au cours de sa visite à la Commission électorale nationale indépendante le 21 avril, Kobler s’est engagé à ce que la MONUSCO appuie l’organisation des élections à venir en termes d’assistance logistique et de services. Puisqu’elle fait partie d’une Mission mandatée agréée par le Conseil de sécurité de l’ONU, la MONUSCO doit apporter un soutien technique, logistique et financier à la Commission électorale afin d’assurer un processus électoral durable tout au long de la période. L’adjoint de Kobler, Moustapha Soumare, présidera un groupe de travail sur les questions logistiques.

Il a été suggéré que l’appui de la MONUSCO pour les élections soit utilisé comme un levier de pression sur le gouvernement congolais, mais cette stratégie sera probablement contre-productive dans la mesure où elle donnerait au gouvernement une raison de différer le processus.

Les différentes missions politiques doivent toujours définir leur politique à la lumière des futurs scénarios à envisager. Le dimanche 4 mai 2014, le Secrétaire d’État John Kerry a déclaré à Kinshasa que les États-Unis étaient prêts à donner 30 millions de dollars au Congo afin d’aider à la stabilité et au développement de la démocratie – mais souhaite que le président Joseph Kabila se retire de la présidence à la fin de son mandat. L’Union européenne poursuit une ligne plus stricte.

La communauté internationale est en mesure d’accompagner un moment historique pour le Congo. L’ACPSC a créé une situation inédite en Afrique centrale, la marge d’intervention du Rwanda et de l’Ouganda au Congo étant bien plus ténue que ce qu’elle a pu être pendant presque 20 ans. Ceci a généré la possibilité de stabiliser l’Est du Congo, ce qui demeure à réaliser.

Les pays occidentaux insistent énormément sur la tenue des élections, mais vont relativement loin dans la tolérance de pratiques non-démocratiques. Ce comportement est partiellement fondé sur la recherche d’un équilibre délicat entre le désir de contribuer réellement au développement de la démocratie d’une part, et de l’autre l’attention portée à ne pas bousculer une stabilité encore relative et précaire. En résulte souvent un choix relevant du moindre mal. L’ambigüité des partenaires occidentaux du Congo est bien assimilée, à la fois par les acteurs politiques de la région et par la population locale.

Depuis 2006, les donneurs ont adopté une stratégie post-conflit, ou de stabilisation, symbolisée par un mandat qui s’emploie à soutenir un gouvernement à Kinshasa qui a des difficultés à réaliser la réhabilitation de l’État et à aller au-delà de la logique de patronage qui mine ses tentatives de réforme. Mais le Congo ne peut se remettre sur les rails avec un gouvernement corrompu. La bonne gouvernance est une question essentielle et il sera très difficile de la maintenir sur l’agenda et de consolider les réalisations de l’ACPSC si la communauté internationale des donateurs se livre à un exercice électoral autorisant Kabila à rester après 2016.

Nombre de Congolais et d’observateurs internationaux de la politique congolaise considéreraient qu’un processus ne conduisant pas à un changement de leader serait un recul considérable pour la paix et la démocratisation en cours depuis les négociations de Sun City. Le retrait du pouvoir de Kabila est toujours une possibilité, même si plusieurs membres du camp présidentiel ont lancé des initiatives visant à le maintenir à la présidence.

Nous croyons en outre que la communauté internationale a les moyens de renforcer la qualité de la démocratie au Congo. Si nous voulons que les citoyens continuent de croire aux élections, nous devons garantir leur crédibilité. Il est essentiel non seulement de superviser le processus électoral, mais aussi d’investir dans la conscience politique de l’électorat en appuyant les programmes d’éducation civique conduits par les églises et d’autres organisations indépendantes de la société civile. Nous devons aider à préparer le terrain pour que les communautés locales adoptent et intériorisent les valeurs et les concepts de la démocratie. De plus, des observations indépendantes d’envergure doivent être encouragées depuis les couches les plus populaires.

La plupart des partis de RDC sont relativement récents et n’ont pas eu le temps de fonder des structures claires et solides. Dans bien des cas, les partis ont été créés autour de la personnalité de leur leader historique ou de ses héritiers. En raison de cette personnification, les partis sont perçus comme des représentants de régions particulières du pays ou de groupes spécifiques dans la population. Ils manquent d’un profil idéologique, d’un projet social ou de visions qui les distinguent clairement des autres partis. Investir dans le renforcement de capacités et dans la consolidation institutionnelle des partis politiques nous semble être une contribution très significative au développement d’une véritable démocratie au Congo.

Les différents partis politiques et parties prenantes au Congo sont le fruit de plus de 50 ans d’une culture politique très pauvre. Il est possible d’identifier des politiciens à véritable potentiel démocratique en plusieurs endroits de l’échiquier politique. Ils n’appartiennent pas à un même camp, et sont partout minoritaires. Un défi intéressant serait d’identifier un format qui rassemblerait ces personnes ensemble pour tenter de renforcer le développement d’un leadership politique plus cohésif en RDC. Un tel programme atténuerait les barrières entre les partis politiques et aurait un impact positif sur la qualité du débat politique et du processus démocratique dans le pays.

Manya Riche et Kris Berwouts

Traduction: Mélanie Vion

Manya Riche a travaillé pendant plusieurs années au sein de différentes institutions congolaises relatives aux processus de paix et de démocratisation. Cette expérience lui a donné un bon aperçu des problématiques politiques au Congo et en Afrique Centrale de même qu’un accès personnel à des acteurs clés des plus hautes instances. Elle travaille à présent comme consultante indépendante, de même que comme membre coordinateur du Congo Peace Center, une ramification de la chaire Conflit et Développement de Texas A&AM University.

Ces 25 dernières années, Kris Berwouts a travaillé pour différentes ONG belges et internationales, orientées sur la construction de la paix, de la réconciliation, de la sécurité et des processus démocratiques. Jusqu’en 2012, il était le directeur d’EurAc, le réseau d’ONG européennes de plaidoyer en Afrique Centrale. Il travaille à présent en tant qu’expert indépendant en Afrique Centrale. Il prépare actuellement un livre sur les conflits dans l’Est du Congo dont la sortie est prévue en 2015 chez ZED Books.

Manya et Kris ont conduit des recherches pour le programme EACP (Evidence, Analysis and Coordination Programme) du DFID sur la RDC, pour le compte d’Integrity Research and Consultancy, en avril et mai 2014. Cet article est une synthèse de leurs conclusions. Il a été initialement publié sur African Arguments (en anglais).

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