Visite d'une délégation de la Minusma à Kidal, Mali, en juillet 2013. Source: Minusma.
Visite d’une délégation de la Minusma à Kidal, Mali, en juillet 2013. Source: Minusma.

Hélène Quénot-Suarez et Aline Leboeuf viennent de publier à l’Ifri une Étude intitulée La politique africaine de la France sous François Hollande, renouvellement et impensé stratégique (disponible ici). Dans une série d’articles publiés sur ce blog, Hélène Quénot-Suarez revient sur trois grands thèmes abordés dans l’ouvrage : la normalisation des relations de la France à l’Afrique, la question des interventions militaires françaises sur le continent et la diplomatie économique. Ce post en est le second volet..

Les interventions successives de la France au Mali en janvier 2013 puis en République centrafricaine (RCA) en décembre 2013 donnent le sentiment, à première vue, que François Hollande a échoué à renouveler en profondeur la relation à l’Afrique et qu’il retourne, comme ses prédécesseurs, aux pratiques « traditionnelles » de la France en Afrique, figure de « gendarme » et de « faiseuse de rois ». Pourtant la réalité est plus complexe.

Il faut d’abord noter que les interventions militaires au Mali et en RCA s’inscrivent dans des pratiques et un discours renouvelés, ceux de l’appropriation, qui peut se résumer par « l’Afrique aux Africains, la France en soutien ». Ce positionnement, s’il est parfois ambigu, est essentiel car il marque que la France répond à des demandes africaines et qu’elle n’agit pas dans une relation bilatérale uniquement encadrée par les accords de défense. Une relation bilatérale souvent dénoncée comme extrêmement déséquilibrée entre un État-patron et un État-client.

Pourquoi un discours d’appropriation ?

Il répond au moins à trois objectifs. Le premier est d’être en cohérence avec le discours des débuts de la présidence Hollande qui souhaitait renouveler les relations et travailler d’égal à égal avec les pays africains, dans une relation à la fois apaisée et plus mature. Le fait de laisser la décision aux pays africains va évidemment dans ce sens. Par ailleurs, en RCA en particulier, l’intervention française n’a pas eu pour but de protéger le président François Bozizé mais a été présentée comme une réponse à une situation humanitaire dramatique pour les civils.

Le second objectif de l’appropriation est pragmatique : la réduction de ses moyens militaires ne permet plus à la France de prendre l’ensemble des opérations à son compte. Elle doit travailler en collaboration avec des pays africains pour assurer des bases, des hommes et de la logistique. Elle souhaite par ailleurs que les décisions stratégiques soient prises par les Africains eux-mêmes.

En conséquence, la troisième motivation de ce discours d’appropriation est le fait qu’il est nécessaire de donner de l’importance aux partenaires africains (comme le Tchad, par exemple, qui a fourni des bases arrières et des hommes à l’opération Serval) car leur collaboration est cruciale pour la réussite des opérations militaires.

La France dans une position délicate

Ce processus d’appropriation ne se fait cependant pas sans difficultés.

D’abord, le discours reste largement théorique parce que les capacités africaines sont globalement faibles. Un interlocuteur militaire nous indique sa perception, en soulignant le paradoxe : « La France fait tout en espérant que les autres fassent à sa place ». C’est donc une position délicate que la France soutient en souhaitant cette appropriation.

Par ailleurs, le multilatéralisme que souhaitait François Hollande, c’est à dire l’implication, de l’Union africaine et, de l’Union européenne, est très difficile à mettre en place. L’Europe a en particulier tardé à s’impliquer au Mali et encore plus en RCA. Ainsi, la France, qui voudrait se départir de ce rôle de « gendarme de l’Afrique » de plus en plus subi, doit faire face aux attentes de ses partenaires européens et américain qui, eux, considèrent souvent que l’Afrique francophone est « l’affaire » de la France et qu’elle se doit d’y intervenir. Même mue par une forte volonté de changement, la France est renvoyée par ses partenaires occidentaux, et même africains, à sa position historique, ce qui est un frein à l’évolution des relations avec les Africains et à la mise en place de nouvelles pratiques avec ces partenaires.

Enfin, le discours d’appropriation implique paradoxalement pour la France une plus grande dépendance aux partenaires africains. Nous avons cité le Tchad et le Cameroun. Dans ces deux cas, l’aide militaire de ces pays limite largement la liberté de parole de la France sur les questions politiques. De même le caractère stratégique du Burkina Faso dans la crise sahélienne ainsi que le positionnement de Blaise Compaoré comme médiateur sur le continent ont sans doute fait hésiter la France à condamner trop fermement les dérives, pourtant connues, du régime. Or, en ayant condamné timidement la volonté du président de rester au pouvoir par tous les moyens, elle a affaibli sa position pour promouvoir l’alternance démocratique dans nombre d’autres pays africains dont les dirigeants s’accrochent au pouvoir. C’est pour renforcer cette position que François Hollande a réaffirmé récemment, à Dakar, ses avertissements à l’encontre des dirigeants qui voudraient se prolonger indûment au pouvoir.

Les interventions militaires de la France en Afrique sont donc à tout point de vue coûteuses. Elles le sont d’autant plus qu’elles masquent d’autres aspects politiques et diplomatiques, en particulier les efforts de diplomatie économique déployés par le MAE (que nous développons dans un post à venir).

Hélène Quénot-Suarez

Télécharger sur cette page l’Etude
Aline LEBOEUF, Hélène QUENOT-SUAREZ
La politique africaine de la France sous François Hollande,
renouvellement et impensé stratégique
novembre 2014

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