Capsud, centre commercial d'Abidjan. Source: Wikimedia Commons
Capsud, centre commercial d’Abidjan. Source: Wikimedia Commons

Hélène Quénot-Suarez et Aline Leboeuf viennent de publier à l’Ifri une Étude intitulée La politique africaine de la France sous François Hollande, renouvellement et impensé stratégique (disponible ici). Dans une série d’articles publiés sur ce blog, Hélène Quénot-Suarez revient sur trois grands thèmes abordés dans l’ouvrage : la normalisation des relations de la France à l’Afrique, la question des interventions militaires françaises sur le continent et la diplomatie économique. Ce post en est le dernier volet.

Il est devenu commun de dire que les économies africaines vont « mieux » et qu’elles apparaissent comme des « relais de croissance » pour des économies occidentales sinistrées par la crise de 2008. Il était donc logique que la France réfléchisse à son action et à sa position dans ce nouvel « eldorado » économique.

La diplomatie économique n’est pas un thème nouveau au ministère des Affaires étrangères (MAE). Sa nouveauté actuelle réside dans son caractère central pour le dispositif diplomatique mis en place par Laurent Fabius. Elle n’est pas non plus spécifiquement africaine – ce qui irait à l’encontre du processus de normalisation décrit dans un précédent billet – mais la France a évidemment des atouts à mettre en valeur sur le continent, du fait en particulier de sa présence historique et du large usage du français en Afrique.

Cette diplomatie économique est paradoxalement peu visible alors que c’est l’un des pans les plus structurés de la politique « africaine » de la France et l’un des plus stratégiques pour la croissance du pays.

Des atouts indéniables

Pour cette diplomatie économique en Afrique, la France possède au moins deux atouts majeurs.

D’abord, elle peut compter sur le troisième réseau diplomatique du monde, doublé d’un réseau culturel (avec les Instituts français et les Alliances françaises) de première importance. Ce réseau diplomatique tend cependant à régresser car l’Afrique n’est pas une destination de choix au Quai d’Orsay et qu’elle subit de plein fouet les coupes de personnel.

D’autre part, la diplomatie économique a conduit à une modification profonde du métier de diplomate. Représentants diplomatiques de la France, les ambassadeurs sont devenus – bon gré mal gré – les premiers promoteurs de la « marque » France. Ils veillent par ailleurs – avec efficacité nous indique un dirigeant d’entreprise privée – aux intérêts des entreprises françaises. Il se développe ainsi une « diplonomie » à la française, où l’entrelacement du politique et de l’économie est plus assumé.

Le processus a cependant des limites et crée des paradoxes difficiles à dénouer.

Des limites structurelles

Les limites sont d’abord structurelles. Les entreprises françaises sont souvent de taille modeste, ce qui rend difficile leur ouverture à l’exportation, soit qu’elles n’aient pas les ressources humaines pour s’y atteler, soit que l’Afrique soit encore perçue comme un continent extrêmement risqué.

Pour les aider, elles peuvent compter sur des agences, telles qu’Ubifrance, ou sur les Chambres de commerce et d’industrie (CCI). Mais ces agences sont très nombreuses, et malgré des efforts récents, cette richesse de l’expertise française sur le continent rend l’offre très peu lisible et peut dérouter les entrepreneurs.

Enfin, institutionnellement, la question de l’économie est l’enjeu d’une lutte entre le MAE et Bercy, avec le secrétariat d’État au Commerce extérieur. Ce secrétariat a été intégré au MAE, avec beaucoup de difficultés, lors de la nomination de Manuel Valls à la primature : Bercy ne souhaitait pas se départir de cette prérogative mais le Quai d’Orsay arguait de l’importance de sa diplomatie économique pour le revendiquer. C’est cependant une victoire en demi-teinte pour la diplomatie française car il ne s’agit que d’une simple « mise à disposition » et non d’un transfert complet de Bercy au Quai d’Orsay. Ces dispositions doivent sans doute beaucoup au poids politique de Laurent Fabius et interrogent sur la pérennité du dispositif quand les équipes devront changer.

Des limites stratégiques ?

Par ailleurs, s’ouvrir aux opportunités économiques du continent africain implique de se positionner dans des pays « nouveaux » pour la France. De fait, les pays africains les plus dynamiques ne sont pas toujours – et de loin – francophones. Il faut donc se positionner dans des environnements aussi variés que l’Éthiopie, les pays lusophones (avec en particulier le Mozambique et l’Angola) et les pays anglophones les plus dynamiques (Afrique du Sud, Kenya, Nigeria etc.). Mais paradoxalement, ce faisant, la France perd sa « valeur ajoutée » en n’étant qu’un acteur parmi d’autres alors qu’elle peut espérer une relation renforcée, du fait de la francophonie et de la présence de ses expatriés, dans des pays tels que le Sénégal ou la Côte d’Ivoire.

Il existe par ailleurs d’autres « leviers » de développement que la pure économie. Ce point a largement été développé dans deux billets de ce blog. De fait, si la France a finalement peu d’avantages comparatifs en termes économiques face aux Chinois, aux Turcs ou aux Américains, elle a d’autres atouts, dont le partage d’une même langue, qui peuvent conduire à construire une politique culturelle forte pour trouver sa place sur le continent mais aussi rendre (de nouveau) la France attractive pour les Africains qui, plus riches, ne tarderont pas à vouloir consommer de nouveaux produits et à devenir des touristes.

Cependant, cette politique est une stratégie complexe et de long terme, qui nécessite des investissements peu rentables à court terme. Ainsi, même si le français reste une langue officielle dans de nombreux pays africains, l’usage même de la langue n’est pas acquis du fait de la difficulté des systèmes éducatifs des pays francophones africains à offrir à tous les enfants une formation primaire et secondaire francophone de qualité. Il faudrait alors « investir » sur l’éducation pour promouvoir le français. Une telle politique « intégrée », plutôt « diplomatico-culturelle » que « diplomatico-économique », serait coûteuse et peu rentable à court terme. Elle serait cependant une manière pour la France de renouveler en profondeur ses liens avec l’Afrique et de proposer une alternative à la seule économie, dont le boom ne tardera sans doute pas à montrer ses limites et à soulever des oppositions au sein des populations africaines.

Hélène Quénot-Suarez

Télécharger sur cette page l’Etude
Aline LEBOEUF, Hélène QUENOT-SUAREZ
La politique africaine de la France sous François Hollande,
renouvellement et impensé stratégique
novembre 2014

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