Photo élevage pastoral blogNous pouvons partir de la définition de l’élevage pastoral la plus communément partagée laquelle renvoie à la mobilité des troupeaux, ce qui le distingue des élevages dits fixes ou sédentaires. Sa pratique, notamment dans les zones sahéliennes, s’accompagne souvent, mais pas toujours, de la mobilité des familles avec un mode de vie dit nomade sur des distances qui peuvent beaucoup varier.

Ce type d’élevage se retrouve, aujourd’hui, sous des formes diverses, dans tous les continents. Ainsi, en Europe, le phénomène des transhumances demeure toujours présent. C’est le cas également en Afrique et en particulier dans tout le Sahel où il est très largement répandu non seulement en milieu nomade mais aussi en milieu villageois et même urbain.

Dans ce post de blog, nous rappellerons d’abord les schémas conceptuels qui se sont mis en place pendant la période coloniale vis-à-vis de cet élevage pastoral et des populations qui le pratiquaient. Nous explorerons ensuite ses évolutions afin de mieux cerner ses perspectives futures. Pour ce faire, nous procéderons en quatre étapes. Nous évoquerons dans un premier temps les quelques points de vue toujours persistants forgés par les responsables coloniaux sur les pratiques pastorales. Dans un deuxième temps, nous analyserons les changements de perception dans la période récente, puis nous ferons quelques remarques sur les conflits agriculteurs-éleveurs, souvent mentionnés dans la presse. Enfin nous tenterons de décrypter les perspectives de l’élevage pastoral, entre menaces réelles et atouts incontestables, en prenant en compte le rôle clé des politiques publiques.

Des préjugés tenaces

Les préjugés sur l’élevage pastoral apparaissent de façon très explicite dans les archives coloniales, même si, déjà à l’époque, certaines voix les remettaient en cause. Ces préjugés ont néanmoins souvent persisté après les indépendances. On les retrouve encore de façon plus ou moins explicite dans bon nombre de positions contemporaines.

L’élevage pastoral est d’abord jugé « archaïque », en contradiction avec les notions de « progrès » et de « civilisation » propres, d’une part aux sociétés occidentales décrétées a priori « supérieures » et d’autre part aux sociétés agricoles locales appelées, quant à elles, à se développer. Le nomadisme pastoral était difficilement compréhensible pour des individus dont les références étaient les fermes et les terroirs relativement fermés de la campagne française au tournant des années 1900. Cet « archaïsme » renvoie aux sociétés de cueillette et fait fi, à partir du néolithique, du long processus de domestication des animaux parallèle à celui des plantes à l’origine de l’agriculture. Ainsi, l’élevage n’est pas reconnu comme un authentique système de production résultant d’un long apprentissage de techniques particulièrement pointues et de tâches souvent pénibles pour s’adapter, dans le cas du Sahel, aux aléas climatiques et aux conditions d’aridité.

C’est dans ce contexte que des tentatives de sédentarisation ont eu lieu. Cependant, ces dernières ont échoué. Il a donc fallu, après la conquête territoriale, composer avec la réalité vécue dès lors comme une survivance à tolérer mais condamnée à disparaître tôt ou tard. C’est ainsi que les premiers investissements en milieu pastoral, arrivés tardivement dans la période coloniale et restés très modestes, ont porté essentiellement sur l’hydraulique, la protection vétérinaire et quelques rares écoles.

L’élevage pastoral est perçu comme concurrent de l’agriculture, laquelle apparaît comme l’activité rurale par excellence méritant d’être protégée et encouragée, notamment à travers le grignotage progressif d’un espace pastoral jugé au départ démesuré et appelé à devenir résiduel. La conquête de zones où s’entremêlaient les deux types de populations avec de fortes complémentarités s’est faite en recherchant l’alliance avec les agriculteurs perçus comme « productifs », attachés à leurs terres, plus  « dociles » et en repoussant au loin les pasteurs considérés comme « improductifs et insaisissables ». Cette opposition a très vite débouché, en matière d’administration, sur la fameuse distinction des nomades et des sédentaires, des tribus et des cantons, des fractions et des villages. Les seconds se sont vus reconnaître des droits plus affirmés sur le sol, les premiers n’ayant plus que des droits précaires sur le domaine relevant de l’Etat. C’est ce qui explique le reflux progressif et tendanciel de nombreux pasteurs vers les zones les plus marginales en ressources naturelles. Il est normal que les surfaces cultivées augmentent avec la démographie, mais qu’en est-il lorsque cette expansion en vient à paralyser la circulation du cheptel et à grignoter jusqu’aux pistes de bétail ?

Il convient de rappeler que nombre de groupes pastoraux ont subi de terribles représailles jusque vers 1920 après avoir résisté à la conquête coloniale. Les zones du Sahara occidental, par exemple, n’ont connu « la paix coloniale » qu’à partir des années 30. Après la phase militaire, est venue la politique dite « d’apprivoisement des nomades » – mais celle-ci s’est accompagnée d’un climat de surveillance tatillonne au sein des tribus. Ainsi, les nomades ont adopté des réactions de méfiance, de fuite, de contournement des ordres et enfin de corruption par rapport aux impôts, aux réquisitions d’animaux, aux recrutements d’élèves, etc.

Conscients de ne pouvoir empêcher tous les déplacements des campements, les administrateurs, y compris civils, appelés au demeurant et durablement « commandants », en sont venus à vouloir les cantonner le plus possible à l’intérieur de leurs circonscriptions territoriales. Si la situation des pâturages, des points d’eau ou des terres salées exigeait des mouvements au-delà des limites tracées, les chefs de circonscription demandaient des « laissez-passer » qu’il fallait se procurer au niveau des cercles de départ et présenter à ceux de la région d’accueil, exercice jugé fastidieux qui décourageait les responsables des campements transhumants et les conduisait souvent à transgresser les règles établies de façon unilatérale. En conséquence, au moment des indépendances, les populations pastorales étaient moins intégrées, moins scolarisées, moins préparées, plus fragiles que les autres pour jouer pleinement et sereinement leur rôle dans la construction nationale.

Des changements récents de perception

Suite aux sécheresses des années 70 et 80 et des troubles dans plusieurs pays au début de la décennie suivante (rébellions, guerres civiles), des efforts ont été déployés en vue de mieux connaître les systèmes pastoraux et d’expérimenter de nouvelles approches. On a ainsi eu des études, des projets de développement, des processus de décentralisation. Cet ensemble a permis d’acquérir de nouvelles perceptions, plus positives, du phénomène pastoral.

L’élevage pastoral est pratiqué de fait par beaucoup plus d’acteurs que supposé. Aux anciens pasteurs qui ont pu surmonter les crises, s’ajoutent des agriculteurs qui depuis longtemps investissent dans l’élevage et qui parfois ont plus d’animaux que les premiers. Ils les leur confient d’ailleurs souvent lors des transhumances. On trouve aussi de nombreux fonctionnaires et commerçants qui préfèrent placer leur argent dans les troupeaux plutôt qu’à la banque.

En ce qui concerne leur mode de vie, on s’aperçoit aujourd’hui que la plupart des anciens pasteurs ont fait le choix de fixer leurs familles (au moins une partie de l’année), ce qui facilite l’accès à l’éducation, à la santé, au ravitaillement, le gros des animaux mené au loin étant confié aux jeunes ou à des bergers salariés. C’est surtout au Tchad que le nomadisme familial se maintient le plus dans le cadre de transhumances étalées pratiquement tout le long de l’année sur des centaines de kilomètres et qui conservent une vitalité stupéfiante en ce début de 21e siècle.

Contrairement à une opinion assez répandue, les performances du cheptel sahélien sont tout à fait satisfaisantes eu égard aux conditions naturelles auxquelles celui-ci est confronté. Ainsi des spécialistes attestent que « la production à l’hectare au Sahel sur parcours collectifs est supérieure à celle des ranchs des Etats-Unis et d’Australie situés dans des écosystèmes similaires [1]. On connait aussi les nombreux apports de cet élevage (viande, lait, cuirs et peaux, fumure, fourniture d’énergie animale, outil de transport, instrument d’épargne et d’investissement…), sans oublier les fonctions sociales (dons, entraide, hospitalité, compensation matrimoniale, etc.). Les médias montrent surtout les chutes d’effectifs, dramatiques au demeurant, lors des crises mais oublient les remontées spectaculaires lors des bonnes années.

Sur le plan environnemental, on a beaucoup parlé des dégâts de l’élevage sur les ressources naturelles, au point d’accuser les éleveurs de faire avancer le désert. Si on regarde de plus près, c’est l’élevage permanent sur les mêmes lieux ou encore l’agriculture pratiquée sur des terres érodées et très fragiles qui dégradent le plus l’écosystème. Au contraire, la mobilité pastorale apparaît comme le système le mieux adapté aux variations naturelles, y compris quand celles-ci sont de nature structurelle. Dès qu’il pleut, la végétation repousse y compris dans les zones les plus marginales. Cette adaptation aux espaces les plus arides n’est cependant viable à terme que si les pasteurs conservent des droits d’accès dans des aires mieux dotées en ressources plus stables et sécurisées.

Sur le plan économique, il existe souvent une nette sous-estimation des effectifs en animaux[2]. Une étude de la FAO a montré en 2009 la part importante de l’élevage dans le produit brut agricole des pays sahéliens : 83 % en Mauritanie, 23 % au Sénégal, 32 % au Mali, 30 % au Burkina Faso, 36 % au Niger, 32 % au Tchad[3]. A l’inverse, la part des budgets nationaux consacrés à l’élevage est minime.

Il en est de même pour les ventes d’animaux : nous sommes en présence d’un véritable boom commercial. Un peu partout, depuis la dévaluation du FCFA en 1994, les marchés se sont multipliés et sont nettement remontés dans les zones pastorales septentrionales. Les filières d’exportation vers les pays côtiers du sud ou vers l’Afrique du Nord (Algérie, Libye) ont particulièrement prospéré, sans compter les villes de l’intérieur. Le potentiel d’absorption par une population ouest-africaine, notamment urbaine, en pleine croissance démographique, reste considérable et ce d’autant plus que la viande du Sahel est réputée de bonne qualité. Ajoutons qu’il a été observé au Niger que ce sont les taxes de marché (en premier lieu sur le bétail) qui constituent les principales sources locales de recettes pour les jeunes communes, y compris les plus agricoles d’entre elles.

Un autre changement, dans la période récente, concerne les études foncières et les travaux législatifs qui ont fleuri dans l’ensemble des pays sahéliens. Pratiquement tous ont produit de nouveaux textes : le code rural (1993) et l’ordonnance de 2010 au Niger, le code pastoral en Mauritanie (2000), la charte pastorale au Mali (2001), la loi relative au pastoralisme au Burkina Faso (2002), la loi agro-sylvo-pastorale au Sénégal (2004). Au Tchad, le travail est en cours. Des efforts sont aussi constatés en matière de circulation transfrontalière. Plusieurs de ces textes reconnaissent explicitement le droit à la mobilité. On peut citer ici, à titre d’exemple, ce passage du plus récent d’entre eux, au Niger : « La mobilité est un droit fondamental des éleveurs, pasteurs nomades et transhumants. Ce droit est reconnu et garanti par l’Etat et les collectivités territoriales. La mobilité constitue un mode d’exploitation rationnelle et durable des ressources pastorales. » (Art.3)

Cependant ces textes ne sont pas toujours bien connus et peinent souvent à être appliqués.[4] On a cependant un cas dans la région de Zinder, au Niger, où un programme financé par l’AFD a réussi à combiner la mise en œuvre effective et conjointe des textes, à la fois ceux du code rural, du régime de l’eau et de la décentralisation, sur la base d’accords sociaux entre les diverses parties concernées autour de nouveaux puits pastoraux.

Incontestablement, on connaît mieux aujourd’hui les « faisceaux de droits » que réclament les pasteurs de même que leurs représentations de l’espace. Malgré tout, l’insécurité foncière persiste tant les approches fondées sur l’appropriation exclusive des ressources ou des terres restent présentes au détriment de l’accès des tiers. Le succès récent des thèses favorables aux « communs », notamment celles d’Elinor Ostrom (Prix Nobel d’économie 2009, décédée en 2012) n’a pas encore totalement évacué, dans le cas du Sahel, celle formulée en 1968 par Garett Hardin, sur la « tragédie » de ces mêmes « communs[5] ».

Les conflits agriculteurs-éleveurs

La problématique des conflits agriculteurs-éleveurs mérite d’être développée en tant que question de sécurité à part entière. On se rappelle des tueries de Toda (Niger 1991), du Sahel occidental (Mali 1998), de Moyto (Tchad 2004) et dernièrement près de la frontière Mali-Burkina Faso, qui ont fait beaucoup de morts et de blessés. On parle moins des cas fréquents de violence où les victimes sont moins nombreuses mais qui n’en affectent pas moins en profondeur les relations sociales entre les groupes.

Les observations de ces conflits amènent à considérer que ceux-ci sont favorisés dans les situations suivantes : une gestion laxiste et partiale des litiges par les autorités, l’obstruction des pistes à bétail ou d’accès aux points d’eau par des parcelles cultivées qualifiées par les pasteurs de « champs pièges », le remplacement des arrangements locaux à l’amiable qui ont longtemps prévalu par des recours adressés directement aux autorités supérieures (administration, forces de sécurité), ce qui  renchérit les transactions et allonge les délais de règlement. Enfin, les conflits sont également favorisés lorsque les autorités politiques instrumentalisent la question pastorale, en particulier lors des campagnes électorales, ce qui exacerbe les tensions entre les communautés.

Les observations de terrain montrent qu’il ne faut ni sous-estimer, ni surestimer les conflits agriculteurs-éleveurs. De nombreux cas de divagation dans les champs ou de blessures des animaux sont encore réglés localement, à l’amiable, sans provoquer de bruit ni détériorer les relations sociales. Au Tchad, dans un pays pourtant marqué par la violence, les projets d’hydraulique pastorale ont mis depuis une quinzaine d’années la prévention des conflits au centre des démarches à travers la mise en relation systématique des parties concernées afin de négocier d’éventuelles implantations de nouveaux points d’eau ou le balisage de tronçons de pistes à bétail : sans accord préalable, pas d’investissement. Cette stratégie s’est finalement avérée efficace. Il semble que partout où ce genre d’approche a été mené, y compris dans les zones fortement agricoles et peuplées, par exemple dans la région de Maradi au Niger, la régulation des déplacements des troupeaux a pu être obtenue et les conflits désamorcés. Le maintien du dialogue est le meilleur antidote face à la violence.

Configuration actuelle et perspectives

Les situations concrètes varient beaucoup selon les pays, les régions, les communautés et les moments considérés mais elles sont globalement caractérisées par une ambivalence oscillant entre vulnérabilité et résilience. Face à celles-ci, les politiques publiques ont un rôle déterminant à jouer.

Vulnérabilités et menaces : Les anciens schémas de pensée décrits plus haut persistent encore aujourd’hui sous des formes renouvelées. Ils débouchent, en prétendant les justifier, sur des aménagements hydro-agricoles qui font fi de l’intérêt des pasteurs familiaux ou sur des installations d’élevage basées sur l’appropriation exclusive des terres et l’accaparement privatif des ressources naturelles sur des étendues considérables. Les sécheresses sont revenues avec force lors des hivernages 2004, 2009 et 2011 avec des conséquences graves pour l’alimentation du bétail. L’insécurité des personnes elle-même est notoire avec la prolifération des armes de guerre, les trafics illicites, les rebellions et guerres civiles, la propagation de l’intégrisme religieux avec leurs cortèges de victimes, d’exodes massifs, de misère et de frustrations…

Résilience pastorale et atouts : Les systèmes pastoraux sont adaptés aux conditions écologiques. Il s’agit de systèmes économiques efficaces et aptes à l’innovation : capacité à reconstituer les troupeaux, insertion accrue dans la circulation marchande du bétail, qualité des produits, savoir-faire certains, recours à de nouvelles technologies (téléphonie mobile, etc.), occupation productive de zones qui ne seraient exploités que par les acteurs de l’économie criminelle. Un peu partout, l’élevage est en mesure de constituer une base du développement local. Il existe par ailleurs des marges de progrès importantes dans de nombreux domaines : complémentation alimentaire, transport, amélioration des filières, organisation socio-professionnelle, etc. On peut également noter l’apparition récente d’associations pastorales cherchant à faire entendre la voix des pasteurs et à négocier leurs intérêts avec les instances locales, nationales et internationales concernées.

Le rôle des politiques publiques : Soit l’élevage pastoral est marginalisé dans les stratégies de développement ou affaibli par des interventions qui vont à l’encontre des intérêts des pasteurs, ce qui aggrave leur situation, soit il est vraiment reconnu comme un secteur important de l’économie et comme un stabilisateur sociétal contre l’insécurité et un rééquilibrage en sa faveur est opéré. Dans ce cas, un certain nombre de problèmes que connaissent les différents pays du Sahel devraient diminuer en intensité, ce qui peut contribuer à l’apaisement des tensions. Le pastoralisme sahélien est donc à la croisée des chemins et les responsables des politiques publiques se trouvent à l’heure des choix.

  André Marty 

André Marty, sociologue (Docteur d’Etat), membre de l’IRAM (Institut de recherches et d’applications des méthodes de développement), a consacré l’essentiel de sa vie professionnelle aux problèmes de développement, notamment ceux vécus par les sociétés pastorales et agro-pastorales de la bande sahélienne. 

Ce texte est en partie inspiré d’une intervention d’André Marty à une conférence de l’Ifri le 22 juin 2012 intitulée : Le Sahel en 2012, évolutions, sécurité, développement.

Notes

[1] Comité Scientifique Français de la Désertification (CSFD), Pastoralisme en zone sèche, 2012, p.16.

[2] Cf. les comptages au Tchad effectués le long du fleuve Batha à la décrue, à l’arrivée massive des troupeaux : il a fallu, selon les espèces bovines et camelines multiplier par 2 ou par 3 les chiffres officiels du Service de l’Elevage.

[3] CSFD, op. cit. .18

[4] Voir les conclusions du séminaire UICN, Bamako, juillet 2011.

[5] Ou « biens communs », forme spécifique d’appropriation des ressources naturelles et de gouvernance qui place les décisions collectives des « communautés » au centre du jeu socio-économique.

 

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