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Source : http://www.tealeafnation.com/

Nouvelle réalité géopolitique, la « Chinafrique » n’est peut-être pas vouée à un avenir aussi radieux que le laisse entendre la rhétorique officielle du gagnant-gagnant. Si le début du siècle a été caractérisé par le développement exponentiel du commerce sino-africain (qui est passé de 10 milliards de dollars en 2000 à 210 milliards de dollars en 2013), les problèmes qui commencent à émerger semblent annoncer la fin de la lune de miel sino-africaine et le retour aux dures réalités de l’économie mondialisée.

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La montée d’un sentiment populaire antichinois en Afrique, l’envers du gagnant-gagnant

En 2008, en Guinée équatoriale, deux Chinois ont été tués par des travailleurs guinéens qui protestaient contre leurs conditions de travail. Cet incident s’est produit car les travailleurs chinois refusaient d’arrêter le travail et de prendre part à la protestation. En 2012, au sud de la Zambie, le manageur d’une mine de charbon chinoise a été tué par deux mineurs zambiens. Plus récemment, en 2014, à Madagascar, deux personnes ont été tuées et neuf autres blessées lors d’affrontements qui ont opposé les gérants chinois d’une usine sucrière et leurs employés malgaches. Les exemples de ce type se multiplient en Afrique et à chaque fois, ces conflits du travail violents concernent les salaires et les conditions de travail des employés africains. Les pratiques des employeurs chinois ont été mises en évidence par plusieurs ONG – dont Human Rights Watch en 2011[1]– et, selon l’Ethics Institute of South Africa, le non-respect du droit du travail par les compagnies chinoises est une des principales causes du mécontentement des Africains[2]. À cela s’ajoutent l’importation massive de produits chinois à très bas prix et également l’arrivée de la main-d’œuvre chinoise (plus d’un million de Chinois vivraient actuellement en Afrique[3]). Cela se traduit par une concurrence très forte des produits chinois sur les marchés intérieurs africains, incarnée par la présence de Chinois dans le petit commerce jusque dans les zones rurales des pays les plus modestes du continent (Lesotho, Swaziland, etc.). Outre des pratiques de travail proches de l’exploitation, la pénétration du petit commerce africain par les Chinois (un secteur où la présence d’étrangers est très rare sur le continent) alimente un sentiment populaire antichinois. En 2009,  dans la banlieue est d’Alger, des affrontements entre commerçants chinois et algériens ont éclaté et plusieurs magasins chinois ont été saccagés.

Des griefs qui finissent par être entendus

Dans plusieurs pays africains, le sentiment antichinois a obligé le gouvernement à réagir et, en Zambie, il a même contribué à l’élection du président Michael Sata, qui avait fait de la dénonciation des conditions de travail des mineurs zambiens dans les mines chinoises un de ses principaux thèmes de campagne. Une vague de législations règlementant le travail des étrangers se développe en Afrique en réponse à l’immigration de travail chinoise. En République démocratique du Congo, une loi a été adoptée en 2005 pour interdire le commerce de détail aux étrangers. Au Malawi, depuis le 31 juillet 2012, les commerçants étrangers ont été contraints de quitter les zones rurales pour s’installer dans l’une des quatre plus grandes villes du pays avec un capital minimum de 250 000$. En Tanzanie, le parlement vient d’adopter une loi pour limiter le travail des non nationaux dans le pays. Après avoir restreint les opportunités d’emploi pour la main-d’œuvre chinoise, plusieurs gouvernements africains ont également réprimé les entreprises chinoises qui ne respectent pas la législation nationale. Au Ghana, plus de cent mineurs chinois ont été arrêtés et expulsés pour l’exploitation illégale des mines en 2013. La même année, en Zambie, c’est le non-respect des mesures de sécurité qui a conduit le gouvernement à fermer une mine de charbon chinoise. Au Kenya, tout récemment, le propriétaire d’un restaurant chinois qui a interdit l’entrée de son restaurant aux Africains après dix-sept heures a été arrêté.

 Les grands contrats dans le collimateur

Le revirement critique de certains gouvernements africains s’étend aussi aux contrats miniers et pétroliers qui sont maintenant passés au crible. Au Gabon, en 2013, l’Etat a décidé de retirer ses droits d’exploitation pétroliers à Addax, qu’il accusait de fraude fiscale et de non-respect des normes environnementales. En 2014, le Gabon a également repris les 75% de la Compagnie minière de Belinga (Comibel) détenus par les compagnies chinoises China Machinery Engineering Corporation et Pangang Group et qui devaient mettre en œuvre un projet minier de 1,6 milliard. Alors que ces derniers avaient promis en 2007 la construction de 560 km de chemin de fer entre Boué, le gisement et un port en eau profonde destiné à l’évacuation du minerai au cap Santa-Clara, le projet ne s’est jamais matérialisé. Au Tchad[4], la raffinerie de Djermaya, construite par les Chinois, en 2011, à la demande des autorités tchadiennes, est vite devenue un sujet de tension avec le gouvernement. En janvier 2012, à peine six mois après son inauguration, le ministre tchadien du Pétrole a annoncé la fermeture de la raffinerie, évoquant des divergences persistantes avec le partenaire chinois sur les prix de vente des produits sur le marché intérieur et des violations de la législation environnementale. Les autorités ont même  déclaré le directeur chinois de la raffinerie persona non grata dans le pays[5]. Enfin, en Angola, le premier fournisseur de pétrole de la Chine, en 2007, le gouvernement a annulé un contrat avec la société pétrolière chinoise Sinopec pour la construction d’une raffinerie dans le port de Lobito – un projet de 3 milliards de dollars –, envoyant un message fort à son partenaire quant à sa détermination à renégocier des contrats plus équilibrés.

Ces mesures, dont certaines sont drastiques, témoignent de la méfiance grandissante de certains gouvernements africains à l’égard de la Chine. Elles démontrent une meilleure prise de conscience par ces gouvernements du déséquilibre de la relation économique sino-africaine et de l’impact parfois négatif que cela représente. Un des anciens directeurs de la banque nationale du Nigeria, Lamido Sanusi, a d’ailleurs déclaré : « So China takes our primary goods and sells us manufactured ones. This was also the essence of colonialism » (Financial Times, 11 mars 2013). Cette relation commerciale accentue la spécialisation et la dépendance des économies africaines par rapport aux ressources naturelles et entrave leurs efforts d’industrialisation. Incapables de rivaliser en termes de compétitivité, les pays africains voient leur marché intérieur envahi par des produits chinois, au détriment de la production locale, quand celle-ci existe. Il n’est donc pas surprenant que, parmi les 15 pays sondés par l’Ethics Institute of South Africa, les populations d’Afrique du Sud, de  Zambie et du  Nigeria aient été les plus nombreuses à avoir une perception négative de la présence chinoise et que le président sud-africain Jacob Zuma ait appelé à un rééquilibrage des relations économiques avec la Chine.

Conclusion

La lune de miel entre la Chine et l’Afrique est bel est bien terminée. L’enchantement des premiers temps est en train de laisser la place à une relation plus mature et plus pragmatique. Certains gouvernements africains ont compris qu’il leur revenait de prendre des initiatives pour rééquilibrer la relation avec le partenaire économique chinois. De leur côté, les autorités chinoises sont aussi conscientes de ces critiques et de la montée d’un sentiment populaire hostile. Après l’élection de Michael Sata, Zambiens et Chinois ont réussi à s’entendre sur la conclusion de nouveaux accords économiques plus équilibrés. Et en mars 2015, la Chine a annoncé avoir choisi le Kenya pour être le centre de son nouveau hub industriel et promouvoir un nouveau modèle de coopération. La Chine s’engage à financer la création d’un parc industriel à Mombasa et une zone industrielle le long du Standard Gauge Railway Corridor afin de permettre au Kenya d’améliorer sa balance commerciale avec la Chine et d’assurer à ses exportations un accès privilégié au marché chinois. L’avenir nous dira si la Chine peut apporter une contribution positive au développement industriel de l’Afrique.

 Thierry Vircoulon et Victoria Madonna

Victoria Madonna est titulaire d’un Master de Relations internationales en cohabilitation des universités de Paris II et de Paris IV, expert affiliée à Thinking Africa et assistante de recherche à International Crisis Group, au sein du projet Afrique centrale.

Thierry Vircoulon est chercheur associé au programme Afrique subsaharienne de l’Ifri depuis 2009. Il est l’auteur de plusieurs articles sur les relations entre la Chine et l’Afrique, dont :

  • « Chinois d’Afrique, Chinois en Afrique et Afro-Chinois : les multiples visages de la communauté chinoise d’Afrique du Sud », Monde Chinois, 2006
  • « La nouvelle question sino-africaine », Etudes, Novembre 2007
  • « La Chine, nouvel acteur de la reconstruction congolaise », Afrique contemporaine, 2008/3, n°227
  • « Autopsie d’une controverse internationale, le partenariat sino-congolais sous le feu des critiques », Les Temps Modernes, Janvier-Mars 2010, n°657

Notes

[1] Human Rights Watch, “You’ll Be Fired if You Refuse” Labor Abuses in Zambia’s Chinese State-owned Copper Mine, 2011.

[2] Ethics Institute of South Africa, Africans negative about Chinese business impact, juillet 2014.

[3] Yoon Park, “Living In Between: The Chinese in South Africa”, Migration Policy Institute, January 2012, http://www.migrationpolicy.org/article/living-between-chinese-south-africa

[4] « Les investissements pétroliers chinois au Tchad. À la recherche d’un « gagnant/gagnant »?», Saad Adoum, Actuelle de l’Ifri, avril 2012, https://www.ifri.org/fr/publications/enotes/investissements-petroliers-chinois-tchad-recherche-dun-gagnantgagnant

[5] Idem

Vous pouvez également consulter sur le même sujet :

China and Africa : the Honeymoon is Over

For the new geopolitical reality called « Chinafrica », the future may not be destined to be as radiant as the official win-win rhetoric would have us believe. Although the beginning of the century was notable for the exponential development of Sino-African trade (which grew from 10 billion dollars in 2000 to 210 billion dollars in 2013), a series of emerging problems seem to be signalling that the Sino-African honeymoon is over and that we are back with the harsh realities of the globalised economy.

Anti-Chinese feeling is on the rise in the African population – the win-win is over

            In 2008 two Chinese were killed in Equatorial Guinea by Guinean workers protesting against their working conditions. This incident occurred because the Chinese workers refused to stop work and take part in the protest. In 2012, the manager of a Chinese coal mine in southern Zambia was killed by two Zambian miners. More recently, in 2014, two people were killed and nine others wounded in Madagascar during clashes between the Chinese managers of a sugar factory and their Madagascan employees. This type of incidents is more and more frequent  in Africa, and these violent clashes at work invariably revolve around the African employees’ salaries and working conditions. Chinese employers’ work practices have  been highlighted by several NGOs – including Human Rights Watch in 2011[1]– and according to the Ethics Institute of South Africa, one of the chief causes of discontent among Africans[2] is  the Chinese companies’ disregard for employment law. On top of this, Chinese goods are being imported on a massive scale at rock-bottom prices and what is more, the Chinese workforce has arrived (currently more than a million Chinese are thought to be living in Africa[3]). This translates into very strong competition from Chinese goods on the domestic African market, exemplified by the presence of Chinese shopkeepers even in rural areas of the smallest countries in the continent (Lesotho, Swaziland, etc.). Apart from working practices which border on exploitation, Chinese penetration of the African retail sector (a sector where it is very rare to find foreigners in Africa) is feeding anti-Chinese feeling among the population. In 2009, in the eastern suburbs of Algiers, clashes between Chinese and Algerian shopkeepers resulted in several shops being trashed.

Grievances are finally being heard

            In several African countries the anti-Chinese feeling has forced the government to react, and in Zambia it even contributed to Michael Sata’s election as President, since his condemnation of the working conditions for Zambian miners in the Chinese mines became one of the main themes of his campaign. A wave of legislation regulating foreign workers is being developed in Africa in response to the influx of Chinese migrant workers. In the Democratic Republic of Congo a law was adopted in 2005 banning foreigners from working in retail. In Malawi, since 31st July 2012, foreign shopkeepers have been obliged to leave rural areas and must now conduct their business in one of the country’s four largest cities, with a minimum capital of 250,000 $. In Tanzania, Parliament has just adopted a law limiting work by non-nationals in the country. After restricting the employment opportunities for the Chinese workforce, several African governments have also cracked down on Chinese companies which fail to comply with national employment legislation. In Ghana, more than a hundred Chinese miners were arrested in 2013 and expelled for illegal mining. That same year it was non-compliance with safety measures which led the Zambian government to close a Chinese coal mine. And very recently, in Kenya, the owner of a Chinese restaurant who banned Africans from entering his restaurant after 5 pm was arrested.

Major contracts under scrutiny

The critical volte-face by certain African governments also extends to mining and oil contracts, which are now being minutely examined. In Gabon in 2013, the State decided to withdraw Addax’s oil production rights, accusing the company of tax fraud and of breaching environmental standards. In 2014 Gabon also took back the 75% of Belinga Mining Company (Comibel) held by the Chinese companies China Machinery Engineering Corporation and  Pangang Group, who were due to implement a 1.6 billion mining project. Whereas in 2007, the two companies had promised to build a 560-kilometre railway between Boué, the deposit and a deep-water port from which the ore would be sent out to Cape Santa Clara, the project never materialised. In Chad,[4] the  Djermaya refinery built by the Chinese in 2011 at the request of the Tchad authorities rapidly became the subject of tension with the government. In January 2012, barely six months after its inauguration, Chad’s Oil Minister announced that the refinery had closed due to persistent differences with the Chinese partner regarding the products’ sale prices on the domestic market and breaches of environmental legislation. The authorities even stated that the refinery’s Chinese manager was persona non grata in the country[5]. Lastly in 2007, the government of Angola, China’s main oil supplier, cancelled a contract with the Chinese company Sinopec for the construction of a refinery in the port of Lobito – a 3 billion dollar project –, sending its partner a strong message about its determination to renegotiate more balanced contracts.

These measures, some of which are drastic, are proof of  the growing mistrust on the part of certain African governments in relation to China. They demonstrate these governments’ heightened awareness  of the imbalance in Sino-African economic relations and the sometimes negative impact this represents. Moreover, Lamido Sanusi, a former director of  the Nigerian national bank, has stated: « So China takes our primary goods and sells us manufactured ones. This was also the essence of colonialism« [6]. This trade relationship accentuates the African economies’ dependence and specialisation as far as natural resources are concerned, and hampers their efforts at industrialisation. Unable to rival the Chinese in terms of competitiveness, the African countries have seen their domestic market invaded by Chinese products, to the detriment of local production, where that exists. Hardly surprising that out of the 15 countries surveyed by the Ethics Institute of South Africa, a negative view of the Chinese presence was most common among the people of South Africa, Zambia and Nigeria; and that Jacob Zuma, South Africa’s President, has appealed for more balanced  Chinese/African relations.

            The honeymoon between Africa and China is well and truly over. The magic of the early days is in the process of giving way to a more mature, more pragmatic relationship. A number of African governments have realised that it was only up to them to take initiatives to redress the balance in their economic partnership with China. The Chinese authorities, for their part, are also aware of the criticism and of the rise in hostile feeling among the population. After Michael Sata’s election, the Zambians and the Chinese managed to reach an understanding on new, more balanced economic agreements. And in March 2015 China announced that it had chosen Kenya as the centre for its new industrial hub and would be promoting a new cooperation model there. China is committed to financing an industrial park which is to be created in Mombasa, and an industrial zone along the Standard Gauge Railway Corridor, to enable Kenya to improve her trade balance with China and to give her exports preferential access to the Chinese market. The future will  show whether China can make a positive contribution to Africa’s industrial development.

Thierry Vircoulon, associate researcher at IFRI, and Victoria Madonna, consultant.

[1] Human Rights Watch, “You’ll Be Fired if You Refuse” Labor Abuses in Zambia’s Chinese State-owned Copper Mine, 2011.

[2] Ethics Institute of South Africa, Africans negative about Chinese business impact, July 2014.

[3] Yoon Park, “Living In Between: The Chinese in South Africa”, Migration Policy Institute, January 2012, http://www.migrationpolicy.org/article/living-between-chinese-south-africa

[4] Saad Adoum, Chinese oil investment in Tchad. Searching for a « win-win »? (Les investissements pétroliers chinois au Tchad. A la recherche d’un « gagnant/gagnant » ?) Actuelle de l’Ifri, April 2012,

[5] Idem

[6] Financial Times, 11th March 2013

At the end of the blog post we refer you to our other publications on the theme of China and Africa:

Le nouvel essor des relations entre la Chine et Madagascar, Mathieu Pellerin, Note de l’Ifri, March 2011

La Chine en Afrique : intérêts et pratiques, Valérie Niquet and Sylvain Touati, Etude de l’Ifri, December 2011

Les investissements pétroliers chinois au Tchad. A la recherche d’un « gagnant/gagnant » ?, Saad Adoum, Actuelle de l’Ifri, April 2012

L’un plus égal que l’autre ? Les relations économiques entre l’Afrique du Sud et la Chine depuis 1994, Vincent Darracq, Note de l’Ifri, July 2013

Soft power chinois en Afrique : Renforcer les intérêts de la Chine au nom de l’amitié sino-africaine Asie, David Benazeraf, Asie Visions 71, September 2014

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