RDCDepuis le coup d’Etat orchestré en mars 2013 par Michel Djotodia pour renverser l’ancien président centrafricain, la majeure partie du pays est plongée dans l’insécurité du fait des groupes armés.  Le gouvernement de transition est faible, les structures étatiques centrafricaines sont embryonnaires et seules les forces internationales sont en mesure de former quelques poches de sécurité dans le pays.

La crise qui a débuté en décembre 2012 est à ce jour la pire de l’histoire de la Centrafrique. Grâce au déploiement des forces françaises suivies de missions de maintien de la paix de l’Union européenne, de l’Union africaine puis des Nations unies, une intervention humanitaire d’urgence a pu avoir lieu en 2014 et continue encore aujourd’hui pour venir en aide à environ 400 000 déplacés et autant de réfugiés, soit un quart de la population centrafricaine. Cette intervention humanitaire d’urgence a impliqué un renforcement soudain et rapide de la présence internationale qui n’est pas sans conséquences : quel est l’impact de cette présence internationale sur l’économie locale, sur le marché de l’emploi, sur les recettes fiscales, et  surtout en quoi ces impacts peuvent-ils être néfastes pour la reconstruction politique, sociale et économique du pays à long terme ?

Une intervention humanitaire classique

Après décembre 2013, l’intervention humanitaire en RCA est devenue massive et rapide avec la présence actuelle de  plus d’une centaine d’ONG et d’environ 10 000 troupes de maintien de la paix. Cette intervention se concentre toutefois principalement sur Bangui et l’ouest du pays, suivant en cela le déploiement des forces de maintien de la paix et les  axes routiers. Cette intervention concerne les domaines des soins médicaux, de la sécurité alimentaire et de programmes dits WASH ; « eau, assainissement, hygiène ». Les programmes de nutrition et d’appui à la relance agricole constituent aussi un volet phare de l’action des ONG dans un pays où l’agriculture de subsistance s’est effondrée avec la crise. Au total, en décembre 2014, l’aide financière reçue dans le cadre du plan stratégique d’urgence de la crise centrafricaine s’élevait à 369 millions de dollars. Mais cette prolifération de travailleurs humanitaires n’est pas sans conséquences : ils deviennent une cible économique pour les groupes armés qui trouvent dans le racket et parfois le kidnapping une nouvelle source de revenus.

Les acteurs de l’aide, entre production et consommation de richesses

Sur le terrain, les acteurs de l’aide internationale ne sont pas seulement ceux qui sauvent des vies, ce sont aussi des acteurs de l’économie locale qui produisent et consomment des biens et des services dans un contexte d’extrême pauvreté.

Les ONG et les agences d’aide sont génératrices d’emplois directs et indirects pour leur fonctionnement quotidien en recrutant du personnel national ou bien en ayant recours à la sous-traitance. En Centrafrique, le rapport est environ de 1 expatrié pour 8-10 employés locaux. Les ONG sur place mettent en œuvre des programmes de création d’emplois dénommés « cash for work » qui ont pour but de rémunérer des Centrafricains en échange de travaux d’utilité collective (nettoyage des rues, entretien du réseau d’assainissement avant la saison des pluies, etc.). Ces programmes ont un effet positif à court terme en améliorant le pouvoir d’achat des populations locales. Toutefois, concernant certains corps de métier, l’embauche locale est contrariée par le déficit de formation et la fuite des compétences, notamment dans le secteur médical où médecins et infirmiers manquent cruellement (un tiers des 160 médecins centrafricains sont partis en raison de la crise).

Les ONG et agences d’aides sont aussi des consommateurs  : elles achètent des produits locaux tels que des semences pour les programmes de relance agricole ou des aliments pour alimenter les  patients des centres de santé, et elles consomment des services locaux comme les transports, les logements et la sécurité en faisant appel à des artisans et professionnels du bâtiment ainsi qu’à des compagnies locales de sécurité. Cette économie d’expatriation est à l’origine du redémarrage rapide du commerce et des activités économiques à Bangui : lee commerce de rue (ventes de cigarettes, de cartes téléphoniques, etc.) se développe, les supermarchés voient augmenter leur chiffre d’affaires, la fréquentation des hôtels et restaurant est en hausse ainsi que la demande de moyens de communication (cellulaires, internet).

Les effets contre-productifs de l’intervention internationale

La présence des acteurs internationaux a permis à une partie de la population centrafricaine d’accéder aux aides de première nécessité mais cela n’a pas été sans impacter directement l’économie et le marché de l’emploi du pays. En effet, évalué à 5,9 % en 2013, le taux d’inflation pour l’année 2014 était estimé à environ 11,6 % en moyenne. Cette hausse des prix en Centrafrique s’explique par plusieurs facteurs : la saison des pluies qui rend impraticables de nombreuses routes – et donc renchérit le coût de transport de certaines denrées -, le surcoût sécuritaire (pillages, meurtres de transporteurs, droits de passage, fermeture de la frontière avec le Tchad) et la demande générée par les internationaux. Ainsi les prix des logements à Bangui ont été multipliés par trois du début à la fin de 2014.

Les emplois créés directement et indirectement par les acteurs de l’aide sont manifestement des emplois précaires (jobs de rue) et les programmes de « cash for work » dépendent de la durée de financement du projet de l’organisation internationale. Ces créations d’emplois sont éphémères et complètement dépendantes de l’économie d’expatriation. De plus, l’arrivée de nouveaux employeurs internationaux sur le marché de l’emploi poussent certains fonctionnaires centrafricains subissant des mois d’arriérés de salaires à mettre leurs compétences au profit des nombreuses organisations internationales. Si la crise venait à perdurer, ce déplacement des fonctionnaires centrafricains vers des employeurs internationaux contredirait les efforts de remise en marche des administrations centrafricaines voulus par l’Union européenne, la Banque mondiale et la France.

La solution de moyen terme : le capital humain

Ainsi, au fur et à mesure de la montée en puissance de l’intervention internationale, des programmes de formation professionnelle devraient être inclus dans les plans d’action des ONG et des bailleurs. Cela permettrait d’améliorer l’employabilité de la main-d’œuvre centrafricaine et faire un saut qualitatif en passant de la création d’emplois précaires à la création de capital humain. Inévitable dans le contexte de crise humanitaire, la création d’emplois temporaires peut être transformée en facteur de relance économique si elle s’accompagne d’un travail de formation dans les secteurs les plus demandés et les plus utiles à l’économie locale, c’est-à-dire les corps de métiers techniques (plombiers, électriciens, maçons, menuisiers, etc.). La formation doit donc se trouver au centre de la stratégie de reconstruction de la RCA pour les années à venir. Il en va de l’intérêt des Centrafricains comme des internationaux qui n’ont pas les moyens financiers de soutenir pendant des décennies la Centrafrique à bout de bras, souhaitent limiter les effets de dépendance et recherchent une véritable stratégie de sortie.

Résumé réalisé par Morgane Beugnot, extrait de la note de Thierry Vircoulon et Charlotte Arnaud

Lire la note dans sa totalité sur le site de l’Ifri

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