Guerres mystiques en Côte d'IvoireD’aucuns n’ont pas hésité à présenter la crise ivoirienne comme une opposition entre chrétiens du Sud et musulmans du Nord. L’ouvrage de Marie Miran-Guyon a tout d’abord l’intérêt de nous resituer le conflit dans toute sa complexité, d’où l’usage du pluriel pour le mot guerre – les conflits ayant été discontinus dans le temps et l’espace, et certains, notamment à l’ouest dans le pays , très ancrés dans leurs substrats locaux.

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (3/2015)  Alain Antil y propose une analyse de l’ouvrage Guerres mystiques en Côte d’Ivoire. Religion, patriotisme, violence de Marie Miran-Guyon  (Editions Karthala, Paris, 2015, 372 pages).

Miran-Guyon résume sa démarche : « S’il importe de ne pas surdéterminer le religieux, de ne pas enfermer les crises ivoiriennes dans une lecture trop spiritualiste, il importe tout autant d’éviter une analyse trop fonctionnaliste qui ne verrait dans les manifestations du religieux que l’expression détournée d’enjeux étroitement matériels. […] Les conflits ivoiriens n’ont pas jailli de source religieuse. Mais les guerres, une fois enclenchées, ont déployé une théâtralité fortement imprégnée des imaginaires religieux ivoiriens. » Elle s’appuie sur une riche bibliographie et des entretiens menés à Abidjan et dans le centre-ouest de la Côte d’Ivoire, en pays , qui sont les deux théâtres les plus étudiés. Le pays est traversé par les tensions entre autochtones et allogènes pour l’accès à des terroirs de plus en plus disputés, par des tensions « miroir » de situations au Liberia, par des solidarités ethniques croisées, mais aussi par des rivalités lignagères au sein même des communautés… La violence politico-militaire est entrée en syntonie avec des discours et des pratiques mystiques. Les « armes mystiques » sont mobilisées pour annihiler la « puissance » des groupes voisins, les sociétés secrètes (chasseurs, hommes-léopards…) et leurs savoirs animistes sont utilisés par différentes forces politiques.

À Abidjan, l’auteur décrit la terreur subie par les populations musulmanes, le ciblage d’imams par des « commandos invisibles », mais aussi les multiples initiatives de paix portées par les catholiques et les musulmans face à une violence politique venue « d’en haut », des leaders politiques.

L’exemple le plus étonnant de l’interpénétration du discours politique et de l’imaginaire religieux est certainement celui de l’un des derniers épisodes de cette période trouble, à savoir la crise postélectorale de 2010-2011 où l’on vit le camp du président Laurent Gbagbo refuser les résultats des élections présidentielles et se lancer dans un jusqu’au-boutisme qui s’explique en partie par l’environnement religieux du président (mouvance protestante et évangélique), qui prônait une lecture apocalyptique des événements politiques. Les prophéties de Malachie Koné ou les prêches de pasteurs tels que Moïse Koré, présentent Gbagbo comme « l’élu de Dieu » devant protéger la Côte d’Ivoire dans un ultime combat contre les forces du mal (la France, l’ONU, les musulmans, la communauté internationale…), coalisées autour d’Alassane Dramane Ouattara. Cette période illustre la thèse de l’auteur, à savoir la connexion entre un imaginaire religieux et une situation politique conflictuelle qui aboutit à un surcroît d’intransigeances et de violences.

L’ouvrage de Marie Miran-Guyon est incontournable pour qui souhaite étudier la succession des crises violentes qui ont frappé la Côte d’Ivoire.

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