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Crédits : Agence Bujumbura News

Depuis 1962, année de son indépendance, le Burundi a connu plusieurs épisodes de guerre civile. La dernière en date a pris fin avec l’accord d’Arusha signé en 2000[1] mais la stabilité et la paix consécutives à cet accord ont été remises en cause avec l’annonce de la candidature du président Pierre Nkurunziza le 25 avril 2015.

La crise politique que connaît actuellement le Burundi se singularise par une volonté de déconstruire l’accord d’Arusha et de remettre en cause le partage du pouvoir comme base du régime burundais.

La crise burundaise : bien plus qu’une querelle électorale

L’annonce de la candidature du président Nkurunziza aux élections présidentielles alors que la Constitution n’autorise que deux mandats a provoqué une vague de manifestations violemment réprimées dans le pays, organisées par le mouvement « Halte au troisième mandat » auto-désigné comme le « Mouvement Arusha ».

Le gouvernement en place soutient que le troisième mandat du président est « constitutionnel » en se basant sur l’ambiguïté de la Constitution. Selon l’article 96 : « Le président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois ». Or, la première élection qui a conduit Pierre Nkurunziza à la présidence du pays, en 2005, se fit au suffrage indirect. Ainsi, d’après les fidèles de Pierre Nkurunziza, seule la seconde élection, celle de 2010, devrait être prise en compte. C’est l’argument repris par la cour constitutionnelle, mise sous forte pression par la présidence, dans sa décision du 5 mai 2015.

Trois tentatives de médiation de la communauté internationale et deux sommets de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) ont seulement permis de reporter les élections législatives, communales et présidentielle de quelques semaines. Ces élections ont toutes, sans surprise, été remportées par le parti au pouvoir (le 21 juillet Pierre Nkurunziza a été réélu au premier tour avec 69,41 % des voix devant Agathon Rwasa, principal opposant, qui a réuni 18,99 % des voix).

Querelle autour d’un accord de paix : les « pro » et « anti » Arusha

En plus de la limitation des mandats présidentiels, l’accord d’Arusha pose les bases du partage politique du pouvoir selon le critère ethnique, à savoir entre la majorité Hutu et la minorité Tutsi du pays. Ce partage concerne à la fois le gouvernement, l’Assemblée nationale, l’administration et les services de sécurité.

L’opposition de Pierre Nkurunziza et de son parti à l’accord d’Arusha s‘est manifestée à plusieurs reprises  : la politique de restitution des biens spoliés pendant la guerre civile a été modifiée de manière non consensuelle en 2013 ; la justice transitionnelle a dû attendre douze ans avant que ne soit mise en place de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) ; une tentative de révision de la Constitution en mars 2014 visait à remettre en question les équilibres politico-ethniques. En outre, lors de son discours d’investiture, Pierre Nkurunziza a explicitement affiché son intention de modifier l’article 129 de la Constitution relatif à la composition du gouvernement et aux quotas ethniques, jugeant l’accord d’Arusha trop protecteur des intérêts des Tutsis.

La mobilisation autour de la question du troisième mandat présidentiel fait ainsi ressurgir les fractures du passé (ethniques, politiques, sociales et sécuritaires) qui sont encore vives.

L’engrenage de la violence

 Entre avril et juin de cette année, la contestation populaire dans certains quartiers de la capitale a été constante. La sévère répression policière a transformé les altercations en guérilla de basse intensité. La mobilisation populaire a été qualifiée « d’insurrection » par les autorités burundaises et de nombreuses arrestations arbitraires sont effectuées. Une série d’assassinats politiques s’en est suivie : Zedi Feruzi (président du parti d’opposition l’Union pour la paix et la démocratie (UPD)), le général Adolphe Nshimirimana (artisan de la répression et chef des Imborenakure), le colonel Jean Bikomagu (ancien chef d’état-major, officier Tutsi), Patrice Gahungu (porte-parole de l’UPD), Jean Baptiste Nsengiyumva (chef local du parti d’opposition MSD) et une tentative d’assassinat à l’encontre de Pierre Claver Mbonimpa (activiste renommé des droits de l’homme) et de Prime Niyongabo (actuel chef d’état-major).

La violence va crescendo malgré la reprise des activités économiques. Les fouilles, perquisitions, arrestations et incarcérations arbitraires, menaces, violations des droits de l’homme, passages à tabac et recours à la torture se multiplient. Même en province, les incidents se font de plus en plus nombreux et l’armée régulière doit épisodiquement faire face à des groupes armés non identifiés (une confrontation dans la province de Kayanza mi-juillet se serait soldée par 31 morts et l’arrestation de 170 personnes). Selon le secrétaire général adjoint des Nations Unies pour les droits de l’homme, le bilan serait d’au moins 90 tués, 600 arrêtés et emprisonnés et 40 cas de torture depuis le début des manifestations mi-avril.

Échos et résonances en Afrique

Les récents événements au Burundi sont particulièrement importants dans un contexte régional d’élections en chaîne en 2016 et 2017, notamment au Congo Brazzaville après l’annonce par Denis Sassou Nguesso d’un referendum qui lui ouvrirait la voie d’un troisième mandat, en République Démocratique du Congo (RDC) où Joseph Kabila qui souhaite provoquer le report de l’élection présidentielle a fait face à la mobilisation de la population en janvier 2015, ou encore en Ouganda où Yoweri Museveni a annoncé sa volonté de briguer un quatrième mandat présidentiel. Le président rwandais Paul Kagame, qui a appelé Pierre Nkurunziza à retirer sa candidature,  a mené des consultations nationales – discutables tant elles s’apparentent à un plébiscite –  qui devraient le conduire à modifier la Constitution et se présenter à nouveau. La question a aussi été soulevée en Afrique de l’Ouest où les États membres de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) ont refusé d’adopter le protocole additionnel sur la limitation de leur mandat.

L’échec exemplaire de la diplomatie africaine et de l’ONU

La crise burundaise laisse planer l’impression d’une impuissance généralisée des garants de l’accord d’Arusha. Les organisations régionales africaines peinent à appliquer une politique cohérente et sont favorables à un compromis avec le pouvoir en place. Le jeu régional autour de la crise est marqué par des divisions aussi bien personnelles que politiques, les proches voisins du Burundi – le Rwanda et la Tanzanie – ont pris des positions diamétralement opposées tandis que le Kenya se désintéresse du dossier.

L’Union africaine laisse la CAE se charger de la crise burundaise afin de ne pas interférer dans ses prérogatives de résolution des crises mais a toutefois envoyé des observateurs des droits de l’homme et des experts militaires pour le désarmement de la population au Burundi. Le Conseil de sécurité des Nations Unies a été incapable de prendre une position claire et tranchée alors que l’Union européenne, ne maîtrisant pas les subtilités de la crise et qui semble perdue dans le jeu régional, semble miser sur l’hypothétique reprise du dialogue.

[1] L’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi signé le 28 août 2000 a mis fin à la guerre civile et défini un système de partage du pouvoir politico-ethnique qui est à la base du régime actuel. Mentionné dans le préambule de la Constitution burundaise, il limite le nombre de mandats présidentiels à deux et a nécessité quatre ans de négociations sous l’égide de deux présidents (Julius Nyerere et Nelson Mandela).

Résumé réalisé par Morgane Beugnot, extrait de la note de Thierry Vircoulon et Solène Brabant

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