Buletins_de_vote_(6325365325)S’il existe aujourd’hui en RDC une majorité et une opposition, un regard plus nuancé suggère que des alliances stratégiques peuvent se tisser au-delà des clivages politiques. Ces regroupements politiques se font tant par affinités que par opportunisme, et les configurations actuelles sont encore susceptibles de connaitre des mutations. Nous tenterons ici de proposer un éclairage sur les forces politiques qui s’opposent aujourd’hui au président Joseph Kabila et évaluerons les différentes tendances qui se dessinent d’ici les élections de 2016.

L’éclatement de la machine MP et l’émergence de la plateforme G7

Le départ spectaculaire de sept partis politiques de la Majorité Présidentielle a récemment fait la une de la presse. Ces partis ont été mis à la porte par le Bureau politique de la MP pour avoir pris position contre la ligne de « la famille présidentielle ». Ils se sont en effet prononcés en faveur du strict respect de la Constitution et d’une alternance politique, deux questions cruciales qui n’avaient jusqu’alors eu aucun écho au sein de la MP.

Ces sept partis qui épousent certaines thèses de l’opposition viennent de se regrouper autour d’une plateforme dénommée le G7[1]. Pourtant, selon les déclarations des leaders de ces partis, ils n’ont pas formellement rejoint l’opposition. Ils affirment être avant tout les défenseurs des valeurs républicaines ainsi que du respect de la constitution et de l’alternance politique. Le G7 regroupe les partis et leaders suivants : le Mouvement social pour le renouveau (MSR) de Pierre Lumbi, l’ARC d’Olivier Kamitatu, l’Avenir du Congo (ACO) de Dany Banza, l’Alliance des démocrates pour le progrès de Christophe Lutundula, le Parti Démocrate Chrétien (PDC) de Jose Endundo, l’UNAFEC de Kyungu wa Kumwanza, l’Union Nationale des Démocrates Fédéralistes (UNADEF) de Mwando Nsimba. Ces partis totalisent un peu plus de 90 députés et sénateurs au Parlement sur plus de 600 parlementaires. La MP a certes été affaiblie par ces défections mais garde néanmoins une majorité confortable. Il faut toutefois noter que le G7 ne compte sans doute pas s’arrêter en si bon chemin et tentera de rallier d’autres formations politiques au cours des prochains mois. Celles-ci pourraient rejoindre la plateforme G7 en raison d’une proximité idéologique ou pour des considérations purement opportunistes.

Un lien de plus en plus évident semble se dégager entre le G7 et le désormais ex-Gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi[2]. Les leaders de cette plateforme ne l’affirment pas ouvertement mais ils auront de plus en plus de mal à cacher leur soutien si celui-ci annonce sa candidature à la présidentielle de 2016, ce qui semble se dessiner si l’on croit sa récente occupation de l’espace médiatique. Des observateurs affirment d’ailleurs que Moïse Katumbi, qui se serait considérablement enrichi durant son mandat à la tête du Katanga, pourrait être l’Homme-orchestre derrière la création du G7 et qu’il serait prêt à entamer sa campagne en vue de l’élection présidentielle 2016.

Les principaux partis d’opposition

 À l’heure actuelle, les partis de l’opposition qui ont un ancrage, non seulement provincial mais également national, sont l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti historique d’Etienne Tshisekedi, le MLC de Jean Pierre Bemba et l’UNC de Vital Kamerhe. D’un point de vue institutionnel, ces trois partis sont représentés au Parlement et l’UDPS est le deuxième parti le plus représenté à l’Assemblée Nationale après le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD‎) fondé par Joseph Kabila.

L’UDPS, parti historique de l’opposition congolaise, déjà présent au temps du président Mobutu Sese Seko, continue aujourd’hui de se présenter comme la seule « vraie opposition » en RDC, et affirme par conséquent que le leadership lui revient de plein droit. Du fait de cette posture, l’UDPS semble avoir du mal à organiser des actions communes avec le reste de l’opposition. Cette dernière en est d’autant plus fragilisée et à la merci d’une instrumentalisation par le pouvoir. Au regard du contexte politique actuel, de la configuration géographique et de la complexité de la donne ethnique en RDC, il est improbable qu’un parti politique soit en mesure de remporter à lui seul des élections d’envergure. Le leader emblématique de l’UDPS, Étienne Tshisekedi, originaire du Kasaï, reste un des rares dirigeants politiques du pays à avoir réussi à dépasser les clivages ethniques et tribaux, et ce principalement  dans le contexte de résistance populaire face au pouvoir du président Mobutu. Ceci est aussi la preuve que lorsque les enjeux sont de taille, les Congolais sont capables de dépasser leurs clivages afin d’épouser une cause commune. Étienne Tshisekedi est aujourd’hui âgé de 82 ans et sa santé est fragile. Il aura sûrement des difficultés à se mêler à la compétition de la présidentielle de 2016. Il n’a pourtant pas assuré une relève à la mesure des enjeux actuels. Son fils, Felix Tshisekedi, tente timidement de s’immiscer dans le jeu politique, mais peine à convaincre y compris au sein de son propre camp. De surcroit, Félix Tshisekedi semble de plus en plus sollicité par le camp de Kabila qui tente de négocier un accord avec l’UDPS en promettant à ses leaders – dont Félix Tshisekedi – des postes au sein d’un gouvernement d’Union nationale. Ce gouvernement ouvrirait la voie à une transition politique qui permettrait à Kabila de se maintenir au pouvoir au-delà de 2016. Cependant, cette option semble encore loin de faire l’unanimité au sein de l’UDPS et l’hypothèse d’un rapprochement entre Félix Tshisekedi et le camp Kabila semble, au contraire, contribuer à accentuer les divisions au sein de ce parti déjà fragilisé. A noter cependant que l’UDPS vient  tout récemment de poser un ultimatum à Kabila pour le convoquer au Dialogue politique d’ici fin novembre 2015 sous peine de se « désolidariser de la démarche ».

Le MLC connaît également des divisions du fait de la longue détention de Jean Pierre Bemba à la CPI, qui fragilise son autorité sur le parti. Il y a peu, le secrétaire général ‎du MLC, Thomas Luhaka,  originaire de la province du Maniema, avait  été « débauché » par le camp de Kabila pour occuper un poste de vice premier ministre. Cette défection a contribué à affaiblir encore davantage le MLC. Thomas Luhaka fut exclu du parti et remplacé par Eve Bazaiba suite à une décision de Jean Pierre Bemba. A noter le jeu ambigu que semble jouer Jean Pierre Bemba, qui, depuis la CPI, continue à avoir une emprise sur son parti. Il n’est pas exclu qu’il instrumentalise lui-même la division au sein du MLC afin d’empêcher l’émergence de nouveaux leaders susceptibles d’échapper à son contrôle. Toutefois, à la lumière des derniers évènements, notamment de la manifestation de l’opposition du 15 septembre 2015[3], il apparait que Eve Bazaiba a su résister aux clivages internes et semble affirmer davantage son leadership au sein du parti.

L’UNC de Vital Kamerhe est un parti créé en 2010 et qui a jusqu’alors résisté aux désormais célèbres « ‎débauchages ». Les tentatives de déstabilisation à l’égard de l’UNC restent néanmoins fortes. En septembre 2014, son secrétaire général, Bertrand Ewanga, fut arrêté et incarcéré pendant un an pour « offense au chef de l’Etat, aux membres du gouvernement et aux membres du Parlement » au lendemain d’une manifestation de l’opposition destinée à dénoncer toute initiative visant à modifier la Constitution. Le président de l’UNC, Vital Kamerhe, a également subi des ennuis d’ordre judiciaire mais les tentatives d’arrestation ont jusqu’ici été contenues grâce à la pression populaire et au soutien de la société civile et de la communauté internationale.

Le morcellement de l’opposition

De nombreux autres partis d’opposition existent mais ils sont de moindre envergure et revêtent un caractère provincial, plus localisé,  se caractérisant essentiellement par la prédominance d’un leader charismatique. José Makila qui vient de créer l’Alliance des Travaillistes pour le Développement (ATD) en est un exemple. Ancien gouverneur de la province de l’Équateur, son assise politique est importante à Mbandaka, le chef lieu de cette province. Il en va de même pour Jean Lucien Busa, ‎ fondateur du Courant démocratique pour le renouveau (CDR) et également originaire de l’Équateur. On pourrait aussi mentionner Jean-Claude Muyambo, qui séjourne actuellement en prison pour des raisons politiques, selon ses avocats. Il a en tout cas été arrêté après avoir quitté la MP et fondé Solidarité congolaise pour la démocratie et le développement (SCODE) dont l’ancrage se situe essentiellement au Sud Katanga. Enfin, citons Martin Fayulu, fondateur de l’engagement pour la citoyenneté et le développement (ECIDE), présent essentiellement à Kinshasa et qui a réussi à séduire une partie de la diaspora congolaise.

D’autres figures politiques peuvent être citées pour compléter ce panorama non exhaustif de l’opposition congolaise, notamment Ne Mwama Nsemi, un acteur politico-religieux présent dans la province du Kongo central ou Jean Claude Mwemba, également issu de cette région. Par ailleurs, la frontière entre pouvoir et opposition n’est pas toujours absolument claire, nous en avons pour preuve Léon Kengo wa Dondo, un personnage politique d’importance en RDC car il est l’actuel président du Senat et l’autorité morale d’une plateforme dite de l’opposition républicaine. Malgré son appellation, celle-ci est réputée proche du pouvoir et certains de ses membres sont dans le gouvernement actuel.

Afin de comprendre la multiplicité des oppositions politiques en RDC, il est important de noter que Kabila et son administration ont constamment œuvré à morceler l’opposition afin d’empêcher sa structuration et sa pérennisation dans un cadre plus légal. Aussi, au niveau du Parlement, le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, et Evariste Boshab, son prédécesseur, auraient jusque-là réussi à empêcher l’opposition d’élire son porte-parole. En effet, toutes les sollicitations écrites de l’opposition ayant pour objet la convocation d’une séance plénière au parlement pour l’élection de son porte-parole ont été systématiquement bloquées au niveau du Bureau de l’Assemblée nationale. Le régime a également fragilisé l’opposition par un jeu de débauchage assez systématique, offrant à des leaders de certains partis politiques d’opposition, des postes au gouvernement ou au sein d’institutions publiques. Cette stratégie a été jusqu’ici payante pour le pouvoir et donne aux opinions nationale et internationale le sentiment que l’opposition institutionnelle est faible, désorganisée et non fiable.

Tentatives de rassemblement pour le respect de la Constitution

Peu avant les événements du 19 janvier 2015, l’opposition politique a commencé à s’organiser autour de quelques actions communes, ce qui parmi d’autres facteurs, peut expliquer le « succès » des manifestations du 19 au 23  janvier.‎ Les partis qui ont joué un rôle moteur lors de ces manifestations sont l’UNC de Vital Kamerhe, ECIDE de Martin Fayulu, la SCODE de Jean Claude Muyambo, et le MLC de Jean-Pierre Bemba. L’appel à la mobilisation, relayé par ces partis, a surtout eu un impact sur les étudiants à Kinshasa, au Kongo central, aux deux Kivus, et de façon moins prononcée dans la Province orientale. La population jeune et étudiante, particulièrement à Kinshasa et dans les Kivus, est restée très active dans la rue jusqu’au moment où le Sénat, sous pression, a retiré l’alinéa 3 de l’article 8 de la loi électorale qui liait l’organisation de la présidentielle, prévue en 2016, à un recensement de la population. Une fois l’objectif atteint, Vital Kamerhe et d’autres leaders de l’opposition ont demandé à la population de cesser les manifestations et celles-ci se sont alors atténuées. A noter que le président du Sénat, Léon Kengo wa Dondo, s’est attiré les foudres du « clan Kabila » en déclarant publiquement lors de la session d’examen de la loi, que les sénateurs avait entendu la voix du peuple et qu’ils avaient pris la bonne décision.

Il reste intéressant de souligner que dans un premier temps, les leaders de l’UDPS n’ont pas voulu s’associer aux préparatifs de la manifestation du 19 janvier. Néanmoins, à la suite de l’ampleur prise par les événements, l’UDPS semble avoir tenté une récupération politique en lançant un appel au soulèvement populaire. Ce mot d’ordre n’a cependant pas été suivi ‎et les jeunes se sont retirés de la rue à la suite du retrait de l’alinéa 3 de l’article 8. Par ailleurs, lors d’un meeting tenu le 15 septembre 2015 à Kinshasa réunissant les différentes forces d’opposition plaidant pour le respect de la Constitution et l’alternance politique, l’UDPS ne fut pas représentée.

La cartographie de l’opposition fait ainsi apparaître une opposition morcelée, où les partis se réunissent davantage autour de leaders charismatiques que de valeurs clés qui pourraient pourtant leur permettre de se structurer en vue des prochains enjeux électoraux. Si l’opposition souhaite parvenir à une alternance politique en 2016, il semble ainsi primordial qu’elle s’accorde sur des thématiques communes et choisisse un porte-parole, à défaut d’un candidat unique, pour présenter davantage de cohérence et de cohésion dans ses actions.

Manya Riche

Manya Riche a travaillé pendant plusieurs années au sein de différentes institutions congolaises relatives aux processus de paix et de démocratisation. Cette expérience lui a donné un bon aperçu des problématiques politiques au Congo et en Afrique Centrale de même qu’un accès personnel à des acteurs clés des plus hautes instances. Elle travaille à présent comme consultante indépendante, de même que comme membre coordinateur du Congo Peace Center, une ramification de la chaire Conflit et Développement de Texas A&AM University. Elle appartient également au réseau du Mc Cain Institute qui a pour mission d’identifier, de former les leaders en RDC et dans le monde; d’inciter l’engagement et l’implication des femmes en politique.

[1] Cf. Radio Okapi : « RDC : le G7 devient une plate-forme politique », 17 septembre 2015.

[2] Cf. RFI: « RDC : Moïse Katumbi est-il à la tête du ‘G7’ ? », 1er octobre 2015.

[3] Cf. Le Monde/AFP: « Violents affrontements en marge d’une manifestation d’opposition en RDC », 15 septembre 2015.

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