AFP PHOTO / SIA KAMBOU
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Christian Bouquet, Université de Bordeaux

En Côte d’Ivoire, le président sortant vient d’être réélu avec 83,66 % des voix. Les moins mal intentionnés parlent de « victoire écrasante » et les autres de « score soviétique ». Tous ont tort car derrière le chiffre se cachent les nombres, et ceux-ci expriment bien mieux la réalité.

En effet, il ne s’agit pas d’un plébiscite – loin s’en faut – puisque Alassane Ouattara a obtenu 2 618 229 voix, sur 6 301 189 électeurs inscrits et 3 129 742 suffrages exprimés.

Autant dire que la participation a été modérée (52,86 %), et que beaucoup d’Ivoiriens n’ont pas jugé bon de se déplacer pour apporter leur soutien à Alassane Ouattara. Ni à lui, ni à l’un de ses six opposants, d’ailleurs. Il est vrai que certains de ceux-ci avaient lancé un appel au boycott, bien relayé par les panneaux électoraux officiels – ce qui peut sembler paradoxal dans une démocratie bien comprise – et que nombre d’électeurs y ont répondu favorablement.

Il est également probable que la frange « tiède » des anciens électeurs de Ouattara, ceux qui étaient d’abord anti-Gbagbo, n’ont pas jugé utile de renouveler leur geste de 2010 puisque le risque de son retour n’existait plus. Enfin, au sein même des sympathisants du RDR (Rassemblement des Républicains, le parti du président), le fait que l’élection était quasiment gagnée d’avance a pu démobiliser une partie des troupes. Quelques observateurs ont appelé cela « l’évidence Ouattara », un concept à creuser…

Le poids des inconditionnels de Gbagbo

Or, malgré cela, le président sortant a obtenu davantage de voix que lors de son raz de marée du second tour de la présidentielle de novembre 2010 (2 618 229 contre 2 483 164) et beaucoup plus que Laurent Gbagbo lors du même scrutin (2 107 055). Cela devrait à la fois solder le contentieux arithmétique entre les deux camps, et surtout conforter le vainqueur du jour dans l’idée que sa cause, son bilan et son programme bénéficient d’une approbation qui ne s’est pas démentie après cinq années de mandat.

Pour l’opposition, il s’agit certes d’une défaite… qui était annoncée. Le paysage politique ivoirien s’était recomposé au fil du temps, mais les différentes sensibilités n’avaient guère ramé dans le même sens. Ainsi Mamadou Koulibaly, ancien haut responsable du Front populaire ivoirien (le FPI, parti de Laurent Gbagbo), a-t-il rapidement quitté la formation d’obédience « socialiste » pour fonder son propre parti (ultra-libéral), le LIDER (Liberté et Démocratie pour la République). Le FPI lui-même s’est gravement fracturé entre les tenants du « Gbagbo ou rien » qui ont prôné le boycott, et ceux qui se sont résolus à revenir dans le jeu politique en présentant Pascal Affi N’Guessan à l’élection présidentielle de 2015.

En obtenant 9,29 % des voix, ce dernier va sans doute se poser quelques questions : doit-il se réjouir d’être arrivé second et d’apparaître ainsi comme le leader de l’opposition républicaine ? Ou bien va-t-il comparer son score de 2015 (290 780 voix) à celui de Gbagbo au 1er tour de 2010 (1 756 504 voix), et constater que les inconditionnels du prisonnier de La Haye sont majoritaires au sein du parti dont il n’assure la présidence que par une décision de justice ?

L’opposition en ordre dispersé

C’est également dans l’opposition que se sont rangés, à la veille du scrutin, les déçus du PDCI, l’ancien parti unique, et notamment ceux qui n’avaient pas accepté l’Appel de Daoukro, par lequel Henri Konan Bédié enjoignait en septembre 2014 ses militants à voter en 2015 pour le candidat unique du RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix, alliance du PDCI et du RDR, fondée en 2005). Deux caciques (Charles Konan Banny et Amara Essy) et un « jeune » loup (Kouadio Konan Bertin) ont donc fait dissidence et sont partis au combat de la présidentielle, mais en ordre dispersé. Deux d’entre eux se sont retirés pendant la campagne, à l’instar de Mamadou Koulibaly, en dénonçant par avance une « mascarade électorale », c’est-à-dire en tentant de justifier leur échec annoncé.

La victoire d’Alassane Ouattara (à gauche) doit beaucoup à son alliance renouvelée avec Henri Konan Bédié (à droite).
Sia Kambou/AFP

De fait, KKB (Kouadio Konan Bertin) n’a obtenu que 3,88 % des suffrages, donnant ainsi la réponse à ceux qui pensaient que Konan Bédié ne « tenait » plus son parti : le PDCI est resté uni, et même fidèle en alliance puisque ses voix se sont – apparemment – aussi massivement reportées sur Ouattara qu’en 2010.

Des résultats à la virgule près

Comme on le voit, la situation n’est pas aussi simple qu’on aurait pu l’imaginer en se contentant des 83,66 % obtenus par Ouattara. Il n’est pas non plus acceptable d’ajouter, pour achever de déprécier l’évènement, que l’élection était truquée, car elle était surveillée et contrôlée de très près par plusieurs plateformes d’observation de la société civile, ainsi que par une forme de vérification citoyenne exercée à l’aide des téléphones portables. Celles-ci ont fait remonter par SMS les résultats des 19 849 bureaux de vote tels que chaque électeur avait pu en prendre connaissance en assistant au dépouillement et au comptage. Au final, la CEI (Commission électorale indépendante) a publié des résultats qui correspondaient, à la virgule près, aux remontées parallèles enregistrées ici et là.

La réélection de Ouattara peut donc être actée, sans triomphalisme mais sans être entachée d’irrégularités. Cependant, le plus difficile reste à venir : il va falloir décrisper la classe politique et ramener tous les acteurs dans le jeu. Il va aussi falloir reprendre tous les chantiers en cours, lesquels pour la plupart tournent autour du thème de la réconciliation : réactiver la justice pour juger les responsables des deux camps, prendre à bras le corps les dossiers qui fâchent (corruption, retombées sociales de la croissance, réforme du foncier rural) et éloigner, voire supprimer, le spectre de l’ivoirité en modifiant le fameux article 35 de la Constitution qui avait créé les clivages sociétaux et territoriaux que l’on sait.

Derrière des chiffres en trompe-l’œil, il y a des réalités qui, elles, ne trompent pas.

The Conversation

Christian Bouquet, Professeur émérite de géographie politique, Université de Bordeaux

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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