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Si cet État de la Corne de l’Afrique présente la « plupart des caractéristiques du totalitarisme […], il lui en manque pourtant certains attributs fameux » (culte de la personnalité, expansionnisme, dimension raciale et scientisme). L’ouvrage analyse la trajectoire du jeune État, indépendant de l’Éthiopie après 30 ans de lutte (1961-1991).

Si le projet initial était de publier une série d’ouvrages photographiques sur la Corne de l’Afrique – après Les Afars d’Éthiopie. Dans l’enfer du Danakil, les auteurs publient Érythrée. Entre splendeur et isolement –, l’énigme politique posée par l’État érythréen a poussé les deux politistes à aller plus loin dans leurs recherches. L’étude n’est pas une simple monographie. Les auteurs mobilisent la littérature sur le totalitarisme pour offrir une nouvelle contribution à la « philosophie politique du totalitarisme ». Leur analyse a l’avantage de refuser les explications monocausales et de s’appuyer sur un travail de terrain.

Cette recension d’ouvrages est issue de Politique étrangère (3/2015). Sonia Le Gouriellec propose une analyse de l’ouvrage Érythrée. Un naufrage totalitaire de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry (Paris, Presses universitaires de France, 2015, 344 pages).

Érythrée. Un naufrage totalitaire est une étude qui comble un manque pour trois raisons. Premièrement, il n’existe pas d’ouvrage scientifique sur l’Érythrée en langue française. Deuxièmement, elle offre une présentation pratiquement exhaustive du pays, bien qu’ancrée dans l’histoire contemporaine. Troisièmement, elle développe une stimulante thèse de philosophie politique autour du concept de « totalitarisme failli » ou « échoué ». L’étude démontre une nouvelle fois que la Corne de l’Afrique fait figure de véritable laboratoire, qu’il s’agisse de la nature des conflits qui s’y expriment ou des modèles politiques qui s’y développent. Elle ouvre des perspectives de recherche, tant sur les dynamiques sécessionnistes que sur la trajectoire politique des régimes issus des concepts de liberation movement government[1] ou de post-liberation state[2] (Éthiopie, Rwanda, Ouganda, Soudan du Sud). Ici, les États forts se caractérisent par une gouvernance basée sur la mobilisation, voire l’endoctrinement, de la population, leurs leaders étant d’anciens rebelles qui utilisent la guerre pour légitimer et renforcer leur pouvoir.

L’ensemble de l’ouvrage est dense et les références riches. Le cahier central, qui comporte une carte et des photographies, est fort utile pour appréhender cet État méconnu. Néanmoins, on perçoit un changement d’approche au cours de l’ouvrage. Si les auteurs s’attachent principalement à l’étude du totalitarisme érythréen et de ses effets, en s’efforçant d’appréhender les déterminants de ces politiques, on constate qu’ils semblent changer de posture à la fin de l’ouvrage. Ils passent ainsi du point de vue de Sirius à la posture de conseillers politiques. Ils examinent, dès lors, la politique à adopter à l’égard de l’Érythrée, ses éventuelles conséquences, et formulent des recommandations. Ce faisant, le livre devient plus proche de l’actualité. Il s’avère donc indispensable pour ceux qui souhaitent comprendre les ressorts de l’un des derniers régimes totalitaires au monde, dont la politique a un impact dans la région, mais également en Europe.

Sonia Le Gouriellec

[1]. M.A.M. Salih, « African Liberation Movement Governments and Democracy », Democratization, vol. 14, n° 4, août 2007, p. 669-685.

[2]. S. Rich Dorman, « Post-Liberation Politics in Africa: Examining the Political Legacy of Struggle », Third World Quarterly, vol. 27, n° 6, 2006, p. 1085-1101.

 

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