Protea GlenConsommer a longtemps été un acte citoyen pour les populations noires d’Afrique du Sud, qui revendiquaient ainsi une visibilité nouvelle dans la société postapartheid. Historiquement caractérisées par une faible culture de l’épargne, les classes moyennes émergentes et urbaines noires ont pourtant progressivement intégré celle-ci à leurs pratiques économiques. L’épargne devient donc aujourd’hui distinctive de cette nouvelle classe moyenne sud-africaine, qui s’adresse à la fois aux banques et à des « clubs » informels et oscille entre réelle stratégie financière et simple « débrouillardise ».

Définir la petite classe moyenne sud-africaine ? Quelques éléments de positionnement de « ceux du milieu »

Depuis le début des années 2000, on assiste à l’émergence, relativement médiatisée, d’une petite classe moyenne sud-africaine : c’est la « Black Middle Class ». Elle est cependant plus diverse que ce que les assignations médiatiques incitent à concevoir. Constituée pour l’essentiel d’employés (lower level management), elle comprend des ménages dont les revenus mensuels varient de R6 000 à R15 000 (560-1400euros). En outre, cette classe se distingue par sa vulnérabilité aux changements économiques conjoncturels.

Le socle narratif commun des individus de cette catégorie est de n’être « ni riche, ni pauvre», se distinguant ainsi des situations de précarité extrême. Leur positionnement médian s’illustre par la prégnance de la phrase « I can afford » à travers les entretiens effectués. Ce groupe social se définit ainsi par un faisceau de stratégies financières (prêt hypothécaire, etc.), et souvent par des stratégies cumulatives de revenus, notamment celle du deuxième emploi informel – taxis, vente de snacks – pour compléter le revenu du premier emploi, car les salariés en voie de précarisation font nombre au sein de cette catégorie. La marge de manœuvre financière que possèdent ces ménages en fin de mois n’est généralement pas seulement un « reste » de revenus non consommés, mais le produit d’une véritable stratégie d’accumulation.

Les aspirations de ces ménages du « milieu » sont tournées vers l’avenir, avec l’espoir d’une amélioration possible du quotidien, pour eux et pour les générations futures. Est souvent exprimée la conscience de l’effort fourni pour des lendemains meilleurs. Cette confiance dans l’avenir se traduit soit par des pratiques d’épargne, soit par des pratiques d’endettement. Ainsi, cette « middle class » possède des aspirations sociales concrètes : devenir propriétaire, ou assurer à ses parents une fin de vie dans la dignité par exemple.

L’épargne d’un ménage du « milieu » à Johannesbourg

L’épargne des petites classes moyennes est souvent associée, de façon quelque peu contradictoire, à des pratiques d’endettement et de consommation à crédit. Ces épargnants sont tournés vers les instituts bancaires mais aussi vers de groupes informels, dont la dimension première est communautaire. On notera la place centrale d’une épargne destinée à l’éducation des enfants, qui est une composante de tous les profils et de tous les discours des ménages étudiés.

Les pratiques d’épargne permettent également de distinguer une tranche haute et une tranche basse au sein de cette catégorie de la classe moyenne noire. La tranche basse est soumise à un risque permanent de déclassement et leurs pratiques d’épargne varient entre gestion de la précarité et planification d’un futur meilleur. Leur situation dépend encore plus fortement de la conjoncture économique.

Malgré les discours des individus étudiés, qui mettent fortement l’accent sur la consommation, l’épargne caractérise de façon plus tangible leurs comportements économiques.

La tradition réactualisée d’une épargne communalisée

La dimension collective de l’épargne, historiquement associée aux saving clubs, aux stockvels propres à la vie dans les townships sous le régime de l’apartheid, est également à souligner. Phénomène essentiellement urbain, il est estimé que 40 à 50% de la population adulte sud-africaine appartient à un stockvel. Ces clubs ont une double fonction, à la fois facilitant l’épargne collective, mais également le prêt. Ce réseau encourage l’épargne, offrant liquidités d’urgence et capital entrepreneurial de départ. Autre aspect marquant de ces clubs : ils sont soit exclusivement masculins, soit exclusivement féminins. Trois grandes catégories s’imposent : les clubs d’épargne annuels, les clubs d’épargne rotatifs mensuels, et les clubs de financement des funérailles. Les clubs d’épargne annuels servent à financer les festivités de fin d’année ; les placements mensuels sur le même compte bancaire commun sont retirés de celui-ci, avec leurs intérêts, à la fin du mois de novembre et répartis entre les différents membres. Le club d’épargne rotatif voit chaque mois un des membres contribuer à la cagnotte commune avec un montant fixé par avance et un autre membre recevoir cette cagnotte ; les clubs de financement des funérailles fonctionnent par mise en commun des ressources et redistribution quand des obsèques doivent être organisées. Ces clubs sont en outre des espaces de socialisation importants, à travers l’organisation fréquente de réunions de membres et de festivités.

Ainsi, les pratiques d’épargne sont au carrefour des secteurs formel et informel, entre planification du futur et réelle gestion de la précarité, entre solidarité collective et stratégie individuelle. Cette fluidité des pratiques socio-économiques est caractéristique de la mobilité d’une classe moyenne en trajectoire d’ascension sociale. Dans une société sud-africaine profondément marquée par l’endettement, la capacité d’épargne est distinctive de cet espace du « milieu », et de l’identité de la classe moyenne qui y évolue. En outre, deux lignes de tension structurent cet espace : les ménages du « milieu » doivent continuellement arbitrer entre épargne et consommation d’une part, et choisir d’autre part entre un investissement dans la jeune génération ou dans celle de leurs aînés.

Synthèse réalisée par Sofia Meister, extraite de la note d’Elodie Escusa.

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