La Centrafrique et le Burkina Faso viennent de connaître des transitions mouvementées débouchant sur des élections présidentielles qui ne s’apparentent pas aux élections cosmétiques qui ont été observées ces dernières années au Congo, au Tchad, au Cameroun, en Guinée Equatoriale ou tout dernièrement en Ouganda. A de nombreux égards, la récente élection du Centrafricain Faustin Archange Touadéra[1] rappelle celle du Burkinabè Roch Marc Christian Kaboré[2]. Ces deux nouveaux présidents de la République, élus triomphalement, alors qu’ils n’étaient pas les favoris, avaient pourtant servi des régimes considérés comme peu démocratiques. En examinant leur profil et leur expérience politique, on s’aperçoit qu’il y a des similitudes dans leur destin et que leur élection résulte de circonstances assez proches et de qualités partagées, reconnues par les citoyens.

Leur passé politique n’a pas été rédhibitoire

En qualité de premier ministre et de principal responsable du parti au pouvoir, Roch Marc Christian Kaboré a été, durant plus de vingt ans, étroitement associé à la gouvernance de Blaise Compaoré[3]. La proximité de Faustin Archange Touadéra avec François Bozizé a été plus tardive et moins longue. L’ancien recteur de l’université de Bangui n’entra en politique qu’en 2008 pour exercer, durant cinq ans, les fonctions de premier ministre et de vice-président du parti présidentiel[4]. Contrairement à Roch Marc Christian Kaboré qui est entré en opposition ouverte avec Blaise Compaoré, le nouveau président centrafricain est resté neutre vis-à-vis de l’évolution politique de François Bozizé.

Roch Marc Christian Kaboré et Faustin Archange Touadéra auraient pu être handicapés par leur participation à des régimes peu soucieux des droits de l’Homme comme en témoignent les disparitions tragiques du journaliste burkinabè Norbert Zongo et du général centrafricain Charles Massi. Il n’en fut rien. Dans des conditions différentes, moins nettement pour le Président centrafricain, ils ont réussi à s’affranchir de ce passé encombrant. Paradoxalement, leur passage aux affaires a même été une aubaine. Non seulement, il était difficile de les associer aux dérives autocratiques, nourries par le népotisme et le clientélisme, de leur mentor mais encore, ils pouvaient, l’un et l’autre, faire valoir des succès incontestables dans leur gestion des affaires publiques.

Une bonne réputation dans la gestion des affaires publiques

Lors de son passage au ministère des finances et durant ses deux années à la primature (1996-1998), l’économiste Roch Marc Christian Kaboré a engagé un programme de réformes multisectoriel qui a permis à l’économie du Burkina Faso de surmonter les conséquences négatives de la dévaluation du franc CFA, en 1994, et de retrouver une croissance de 5%. Le patronat n’a pas oublié cette période faste. Par ses réseaux et ses mandats de parlementaire, le nouveau Président burkinabé a également été efficace dans la résolution des conflits politiques et sociaux. La société civile, très mobilisée dans la chute de Blaise Compaoré, lui en a été reconnaissante. La lutte contre la corruption et les dépenses ostentatoires ont toujours été un thème de ses programmes économiques et financiers.

Ecarté des secteurs sensibles de la sécurité, réservés à François Bozizé et à son fils Francis Bozizé, et des secteurs lucratifs des mines et du pétrole, gérés par le neveu du François Bozizé, Sylvain Ndoutingaï, l’ancien premier ministre centrafricain a mené des réformes qui lui ont valu un satisfecit des institutions de Bretton Woods. La bancarisation des traitements des agents publics, l’allégement de la dette publique concrétisé avec le point d’achèvement de l’Initiative des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), atteint le 30 juin 2009, la lutte contre la corruption et les malversations financières illustrée par des limogeages retentissants, suivis de mises en détention, comme ceux du ministre délégué des Finances et du Secrétaire général du gouvernement, n’ont pas été oubliés des citoyens centrafricains. La fin de l’impunité a été un argument de campagne très apprécié.

Deux parcours comparables avec le même destin

L’économiste burkinabé et le professeur des universités centrafricain, tous deux, anciens sportifs accomplis nés en avril 1957, ont suivi un cursus académique classique pour terminer leur formation à l’université de Dijon, pour le premier, et à l’université de Lille, pour le second. Leurs séjours en France ont été déterminants non seulement pour leur formation universitaire mais aussi pour leur engagement politique. Les deux présidents sont décrits comme progressistes avec une préoccupation majeure envers la détresse de la jeunesse, sans perspectives et faiblement scolarisée, et une priorité donnée à la consolidation du rôle de la société civile dans le développement.

L’ancien « dauphin de Blaise » et l’ancien recteur de l’université de Bangui sont réputés pour leur recherche du consensus. Ils ont érigé le dialogue en vertu cardinale de la gouvernance. N’ayant eu des ambitions présidentielles que très tardivement, à la suite d’événements imprévisibles, ils n’ont pas patiemment tissé des liens personnels avec des partis politiques étrangers ou des chefs d’Etat de la Région. Cette indépendance n’a pas de prix. Trop de chefs d’Etat africains ont souvent hypothéqué leur gouvernance par des relations antérieures compromettantes.

Leur rupture avec le parti présidentiel et la naissance d’une ambition

Ces deux anciens premiers ministres se sont tardivement affranchis des partis hégémoniques qui avaient permis à leur mentor de se maintenir aussi longtemps au pouvoir.  Cette rupture n’a pas pris les mêmes formes mais elle a été toute aussi déterminante pour  leur élection.

Roch Marc Christian Kaboré s’est opposé à son ancien parti, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP), dont il a été président de 2003 à 2012. Le nouveau locataire du palais du Kossyam a pris ses distances avec le CDP, dès 2012, mais ce n’est qu’en janvier 2014 qu’il l’a quitté avec fracas. La décision de Blaise Compaoré de modifier l’article 37 de la constitution, afin de pouvoir se présenter une cinquième fois à une élection présidentielle, a été celle de la rupture. Elle permettra la naissance d’une ambition présidentielle, début 2015.

En sa qualité de premier ministre, Faustin Archange Touadéra a été durant cinq ans le vice-président de la Convergence Kwa Na Kwa (KNK)[5] de François Bozizé. Après son départ de la primature, le 11 janvier 2013, Faustin Archange Touadéra abandonna toute activité au sein d’un KNK qui éclatera en multiples groupuscules dont certains formèrent les milices anti balaka. Témoin affligé de la descente aux enfers de son pays, depuis son exil lillois, Faustin Archange Touadéra décida de se lancer dans la compétition présidentielle bien après la fin de la transition prévue initialement le 15 février[6]. Ce n’est que le 5 août 2015, qu’il déposa sa candidature, en candidat indépendant. Fort opportunément, il laissa le KNK soutenir son adversaire, futur finaliste, apparaissant ainsi habilement comme le candidat du renouveau.

Vers une recomposition du paysage politique

Au Burkina Faso, le CDP est moribond aussi reviendra-t-il à Roch Marc Christian Kaboré de former une majorité présidentielle avec son parti, le Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP). Il devra veiller rapidement à une nouvelle structuration du débat politique national. La seule opposition à Blaise Compaoré et à ses anciens thuriféraires ne sera pas suffisante. Les Burkinabé ne se satisferont pas des condamnations des militaires compromis dans les événements tragiques de ces derniers mois. Le Burkina Faso possède une société civile et des médias qui ont peu d’équivalents en Afrique francophone. Sa jeunesse est particulièrement active, comme l’a démontré le mouvement «  le balai citoyen». L’une des premières tâches du Président Kaboré sera de permettre aux partis politiques de concourir à l’animation de la vie politique, économique et sociale, comme le prévoit la constitution.

En Centrafrique, les quatre partis politiques qui ont exercé le pouvoir depuis l’indépendance portent la responsabilité de la paupérisation d’un peuple vivant dans un pays richement doté en ressources mais mal gouverné. Le Mouvement d’Evolution Sociale en Afrique Noire (MESAN)[7] de Barthélémy Boganda est devenu une coquille vide. Le Rassemblement Démocratique Centrafricain (RDC)[8] d’André Kolingba et  le MLPC[9] d’Ange-Félix Patassé et de Martin Ziguélé sont devenus de simples clubs de supporters. Quant au KNK de François Bozizé, il est en déshérence. Le Président Touadéra va devoir veiller à la structuration du débat politique en transcendant les ethnies et les confessions religieuses. Les résultats des élections législatives, attendues fin mars 2016, seront déterminants car de nombreux députés seront des indépendants. Le nouveau président parviendra-t-il à rassembler ces députés indépendants dans une majorité présidentielle ou sera-t-il cantonné dans un rôle de chef de l‘Etat cohabitant avec un gouvernement de coalition ?  L’alternative n’est pas anodine pour l’avenir du pays.

Les modifications constitutionnelles pro domo et les pratiques électorales de Pierre Nkurunziza au Burundi, de Yoweri Museveni en Ouganda, de Paul Biya au Cameroun, de Denis Sassou-Nguesso au Congo, de Paul Kagamé au Rwanda et d’Idriss Déby Itno, au Tchad, nous montrent que les élections peuvent encore être des mirages de la démocratie. Heureusement, le vent de la démocratie peut aussi souffler, comme ce fut le cas au Sénégal, au Cap-Vert ou au Nigéria. Les récentes élections de Roch Marc Christian Kaboré et de Faustin Archange Touadéra sont encourageantes. Elles laissent espérer que des dirigeants d’hier peuvent aussi être les acteurs de la démocratie de demain.

                                                                                                    Didier Niewiadowski

Universitaire et ancien conseiller de coopération et d’action culturelle près l’ambassade de France à Bangui.

[1] Bien qu’arrivé en seconde position au premier tour avec 215 800 voix (19, 05 %), Faustin Archange Touadéra a facilement distancé Anicet-Georges Dologuélé, au second tour, le 14 février 2016, avec un peu plus de 62 % des voix.

[2] Au premier tour, Roch Marc Christian Kaboré a été élu, le 29 novembre 2015, avec 53,5 % des voix. Il devançait Zéphirin Diabrè (29,45 %) et onze autres candidats.

[3] A la suite d’un coup d’Etat sanglant contre Thomas Sankara, Blaise Campaoré est arrivé au pouvoir le 15 octobre 1987. Roch Marc Christian Kaboré le rejoint en 1990. Il s’en éloignera progressivement à partir de 2010 pour entrer en opposition, en janvier 2014, quelque mois avant la chute de Blaise Compaoré, le 31 octobre 2015.

[4] Ayant pris le pouvoir,  le 15 mars 2003, par un coup d’Etat contre Ange-Félix Patassé,  François Bozizé  prend Faustin Archange Touadéra comme premier ministre, le 22 janvier 2008. Il le restera jusqu’aux Accords de Libreville du 11 janvier 2013. François Bozizé devra quitter le pouvoir, deux mois plus tard,  le 24 mars 2013 pour l’abandonner à la Séléka de Michel Djotodia Am-Nondroko.

[5] La Convergence nationale-Kwa Na Kwa (KNK) a pour slogan «  Le travail rien que le travail ».  Ce mouvement politique de soutien au Président Bozizé s’est transformé en parti politique en 2009. Faustin Archange Touadéra en a été vice-président jusqu’en janvier 2013. Bertin Béa, secrétaire général ad intérim du KNK, a apporté son soutien à Anicet-Georges Dologuélé, sans être suivi par une grande partie du KNK, restée fidèle à Faustin Archange Touadéra.

[6] La Conférence des chefs de l’Etat et de gouvernement de la CEEAC décida de prolonger la transition jusqu’au 17 août 2015, puis jusqu’au 30 décembre 2015 et, enfin, jusqu’au 31 mars 2016.

[7] Le Mouvement d’Evolution Sociale en Afrique Noire (MESAN) a été fondé, en 1949, par Barthélémy Boganda. Son représentant au premier tour de l’élection présidentielle du 30 décembre 2015, Jean–Baptiste Koba, n’a fait  0,20 % des voix. 

[8] Le  Rassemblement Démocratique Centrafricain (RDC) a  été fondé, en 1987, par le Général André Kolingba, président de la République de 1981 à 1993. Son fils Désiré Bilal Kolingba a représenté le RDC au premier tour de l’élection présidentielle du 30 décembre 2015. Il s’est classé troisième, avec  12,04 % des voix.

[9] Le Mouvement de Libération du Peuple Centrafricain (MLPC) a été fondé, en 1979, par Ange-Félix Patassé, qui sera président de la République de 1993 à 2003. Le représentant du MLPC, au premier tour de l’élection présidentielle du 30 décembre 2015, Martin Ziguélé, s’est classé quatrième avec  11, 4 % des voix.  

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