© Alexis Bouvy, 2015.
© Alexis Bouvy, 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

En République Démocratique du Congo, sous le label « Front citoyen », une plateforme rassemblant une large coalition de mouvements politiques et associatifs a émergé en réaction à un potentiel maintien au pouvoir de Joseph Kabila au-delà des limites constitutionnelles. Deux organisations de la société civile y jouent un rôle fondamental ; il s’agit de Lucha et Filimbi. Principalement composées par la jeunesse urbaine, proches d’autres mouvements africains dont Y’en A Marre (Sénégal) et le Balai citoyen (Burkina Faso), elles constituent une nouvelle donne dans le jeu politique congolais. Seules ou au sein du Front citoyen, Lucha et Filimbi tentent de mener des actions et manifestations non-violentes afin d’empêcher un passage en force de Kabila, celui-ci ne pouvant, d’après la Constitution, briguer un troisième mandat consécutif.

Alors que ces organisations subissent régulièrement la répression gouvernementale, les autorités appellent au dialogue national pour l’organisation d’élections « apaisées » et « crédibles ». Cela semble être une démarche analogue à celle de Mobutu Sese Seko qui avait tenté d’établir une « Conférence nationale souveraine » au début des années 90.

L’émergence d’une contestation citoyenne

La Constitution du 18 février 2006 empêche Kabila de se présenter une nouvelle fois à l’élection présidentielle. En janvier 2015, à l’appel de l’opposition, de grandes manifestations ont été organisées, essentiellement à Kinshasa, contre une modification de la loi électorale qui aurait pu rallonger de plusieurs années le mandat de Kabila. La répression consécutive a fait plusieurs dizaines de morts.

Le retard accumulé dans les préparatifs des élections législatives et présidentielles rend peu probable la tenue des scrutins le 27 novembre 2016, date arrêtée par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Entre autres causes, le gouvernement n’a pas respecté le plan de décaissement des fonds pour permettre à la Ceni d’organiser les élections en temps voulu.

Lucha (Lutte pour le changement) a été formé en 2012 par des jeunes étudiants ou diplômés de Goma, dans l’Est de la République démocratique du Congo; il s’appuie massivement sur les réseaux sociaux pour dénoncer la situation désastreuse de la majeure partie des 65 millions de citoyens du pays – et plus spécifiquement celle qui prévaut dans l’Est, où des conflits chroniques perdurent depuis plus de vingt ans et où la pauvreté sévit malgré les importantes ressources, notamment minières. Sans existence légale, Lucha compterait néanmoins entre 2 000 et 3 000 membres. Le mouvement n’a pas désigné de représentant officiel, dans un souci d’horizontalité, et en cherchant à limiter les risques de corruption et d’élimination physique. Lucha s’est principalement sorti de l’anonymat lors de la rébellion du M23 (Mouvement du 23 mars, de mai 2012 à novembre 2013) en dénonçant la passivité de la MONUSCO, la Mission de l’ONU. Après la défaite du M23, Lucha a notamment organisé la campagne « Goma veut de l’eau » pour mettre en lumière le manque d’accès à cette ressource.

Lucha est également en première ligne pour dénoncer l’insécurité et les massacres dans l’Est du Congo. Lors d’une manifestation contre les massacres de Beni, la police a arrêté deux militants de Lucha, qui ont ensuite été condamnés à des peines fermes. La capacité réelle de mobilisation de Lucha reste inconnue puisque ses manifestions sont réprimées par les autorités. Le mouvement perdure grâce à des dons de militants et de sympathisants.

Filimbi (sifflet, en swahili) est quant à lui dirigé par trois leaders en exil, Floribert Anzuluni, Mi-Yangu Kiakwama et Franck Otete. Il a officiellement vu le jour en mars 2015 lors d’un événement sur l’engagement citoyen des jeunes congolais, sponsorisé par les États-Unis et réprimé par les autorités. Filimbi est avant tout une plateforme qui fédère diverses associations à travers le pays, et qui a pour mission de former des jeunes de tous milieux afin qu’ils puissent orienter le cours des politiques publiques et de la participation civique et politique.

Ces deux mouvements sont largement inspirés de leurs prédécesseurs ouest-africains, Y’en a Marre et Balai Citoyen. Le même mot d’ordre est partagé : la non-violence. Un autre point commun est qu’aucun de ses mouvements ne se perçoit comme un futur parti politique. Lucha notamment préfère se positionner en garde-fou. Cependant, les sollicitations politiques sont nombreuses ; non seulement la majorité tente de courtiser Lucha et Filimbi, mais aussi la branche politique du M23.

Tous ces mouvements sont marqués par l’importance des réseaux sociaux, qui leur sert de vecteur de visibilité, particulièrement Twitter.

Structure interne et externe de la contestation citoyenne

Lucha et Filimbi s’insèrent dans des réseaux de solidarité nationaux ainsi qu’internationaux. La déclaration de Ouagadougou, à l’issue de la rencontre entre les organisations de la jeunesse de nombreux pays africains organisée en juin 2015, demande la libération de tous les prisonniers d’opinion en Afrique. Cet événement devrait aboutir à la ratification d’un manifeste de la jeunesse africaine.

Tandis que mi-juillet, le Parlement européen a exigé la libération des militants de Lucha et de Filimbi Fred Bauma et Yves Makwambala, l’ONG Amnesty International a lancé une pétition en ligne. La condamnation de six militants de Lucha à 2 ans de prison dans le cadre de la journée « ville morte » le 16 février 2016, orchestrée par le Front Citoyen, a été dénoncée par le Bureau des Nations unies pour les droits de l’Homme, ainsi que par la France, la Belgique et les États-Unis. En appel, la peine avait été réduite à six mois. Selon Lucha, depuis la mi-mars 2015, une trentaine de ses militants ont été condamnés. De surcroît, la FIDH a notamment appelé à ce que la MONUSCO fasse usage de son mandat pour protéger les civils, et particulièrement les groupes d’opposition.

Des suspicions freinent les actions du Front citoyen, certains membres étant accusés de se livrer à un double jeu. Face à la proposition du « dialogue politique national inclusif » de Kabila, des divergences apparaissent dans les classes politique et associative. Les membres Front citoyen n’y échappent pas, entre ceux qui y voient l’occasion de trouver un compromis, et ceux qui envisagent cette main tendue comme un piège du pouvoir. Lucha, à défaut de se constituer en parti, a pris contact avec différentes figures de l’opposition, dont Moïse Katumbi et Vital Kamerhe, ainsi qu’avec la majorité, dans l’espoir que ses revendications soient entendues.

Les militants de Lucha soutiennent le Front Citoyen instauré par Filimbi mais jugent ses initiatives en général trop bureaucratiques. Le Front n’a cependant pas vocation à durer ; sa mission est de veiller à l’alternance démocratique, et à la fin du mandat de Kabila.

Le pouvoir, lui, accorde une attention toute particulière à ces mobilisations citoyennes. Les autorités accusent les membres de Lucha d’être les agents d’un complot étranger. Elles exigent des infiltrations du Front « en vue de son implosion » ainsi que de mener la guerre sur les réseaux sociaux. En outre, le pouvoir a menacé les associations non enregistrées de voir leurs activités suspendues ou interdites. En janvier 2015, afin de contenir les manifestations, internet mobile avait été coupé pendant plusieurs semaines. Les autorités ont rappelé lors de la journée « ville morte » du 16 février que ce n’était en aucun cas un jour férié, et que des contrôles et des sanctions seraient pris contre les fonctionnaires grévistes.

Le climat actuel entre le pouvoir et la société civile rappelle sans conteste la fin de règne de Mobutu Sese Seko. Une nouvelle épreuve de force entre pouvoir et société civile est à prévoir. Reste à savoir quelle stratégie sera privilégiée par ces mouvements pour s’opposer face à un président qui n’a toujours pas confirmé qu’il quittera le pouvoir à la fin de son mandat.

Synthèse de la note d’Habibou Bangré, réalisée par Sofia Meister.

Lire la note dans son intégralité

 

 

 

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