Depuis deux ans, la prétendue « islamisation » de Madagascar suscite un regain d’intérêt. Parfois l’objet de fantasmes politico-médiatiques, le sujet a pourtant peu fait l’objet d’études sérieuses et documentées. Cette préoccupation croissante résulte de plusieurs dynamiques : d’une part, l’arrivée à Madagascar d’ONG islamiques étrangères à but caritatif  qui s’adonne à la prédication via des prêcheurs arabes ou africains et dont l’action remonte au début des années 80 ; D’autre part, le développement du djihadisme au début du XXIème siècle, cause de nombreux attentats à travers le monde, y compris en Afrique ; Enfin et plus généralement, l’avènement de Daech et la menace qu’il fait peser sur la scène internationale. Tous ces éléments, nourris par de nombreux clichés sur l’islam, propagés par les médias et entretenus  par la rumeur populaire (le tsaho) dans ce pays catholique à 75%, accentuent un climat de défiance.

Il est utile de noter que la notion d’islamisation reste mal définie, intrinsèquement polysémique et traduite concrètement par différentes appréciations subjectives telles que la présumée augmentation du nombre de conversion sur la grande île ; l’augmentation du nombre de femmes voilées ou du nombre de mosquées construites ; l’affirmation d’une identité politique et sociétale musulmane ou encore la radicalisation du discours religieux. Si certains aspects renvoient effectivement à une forme d’islamisation impliquant des acteurs hétérogènes et multiples, d’autres s’apparentent davantage au concept d’islamisme traduisant lui la radicalisation des discours et des pratiques islamiques pouvant donner lieu à des actes de violence.

Par ailleurs, certains discours alarmistes tendent à occulter un processus d’islamisation qui s’inscrit pourtant à Madagascar dans la longue durée. Ce processus, indissociable du contexte régional d’islamisation, s’est opéré en trois vagues successives. La première remonte au VIIIème siècle et fait suite aux guerres de succession qui ont suivi la mort du Prophète ayant causé d’importantes migrations. Ces dernières, en plus d’avoir permis l’installation d’établissements commerciaux le long de la côte ouest de Madagascar, ont facilité la pénétration de l’islam sur cette partie de l’île. La seconde a été favorisée par l’implantation sur la côte est-africaine ainsi qu’aux Comores de nombreuses dynasties perses entre les XIIIème et XVIIème siècles. Durant la même période, de nombreux migrants venus de la péninsule arabique ont atteint la côte orientale malgache et ont légué un héritage culturel encore perceptible de nos jours. Enfin, la dernière vague d’influence a été favorisée par l’émergence du sultanat de Zanzibar qui, après la délocalisation de la cour du sultan d’Oman sur l’île de Zanzibar, a étendu son autorité jusqu’à l’intérieur des côtes est-africaines. Cette période a coïncidé avec la colonisation européenne qui, contrairement aux idées reçues, a renforcé le processus d’islamisation à Madagascar (vagues d’immigration successives de Comoriens, Yéménites, Somalis et d’Indiens) et en Afrique de l’Est (développement du chemin de fer). Ainsi, la diffusion de l’islam à Madagascar s’est faite progressivement et a été favorisée d’une part par les multiples vagues de migrations et d’autre part, par les nombreux échanges commerciaux entre Madagascar et la civilisation swahili, de même qu’avec d’autres régions du monde musulman et telles que le sultanat de Zanzibar au XIXème siècle.

Aujourd’hui, le sunnisme, majoritaire sur l’île, est présent au travers des différentes écoles qui le constituent. On distingue notamment le courant chaféite, dominant aux Comores et au Yémen, auquel appartient la majorité des malgaches sunnites. Il s’est historiquement développé dans une entente constante avec les institutions chrétiennes regroupées sous le FFKM (Conseil Œcuménique des Eglises chrétiennes).  L’école hanafite est elle représentée par les indiens sunnites présents à Madagascar et dont les mosquées abritent les fidèles du mouvement prosélyte et non-violent « Jamaat’ Tabligh », vitrine de la supposée islamisation de l’île. Enfin, l’école hanbalite, dont l’émergence est directement liée à l’activisme d’organisations religieuses saoudiennes véhiculant la doctrine wahhabite, fait de la prédication islamique un de ses fondements. La CMSM (communauté musulmane sunnite à Madagascar), dirigée par Cheikh Haroun Moussa Mamode, qui en est le principal organe de diffusion, bénéficie en outre d’un financement de la Banque Islamique de Développement.  Toutes tendances confondues, la majorité des mouvements présents à Madagascar, y compris pouvant être considérés comme « islamistes », sont non violents, tant dans leurs pratiques que dans leur discours. Il semble donc difficile de considérer qu’ils constituent aujourd’hui une menace terroriste pour le pays.

Par ailleurs, de nombreuses lignes de fractures existent au sein des structures islamiques à  Madagascar, ce qui permet d’écarter l’hypothèse d’un projet d’islamisation porté par l’ensemble de la communauté musulmane. En effet, à l’échelle nationale, la FSM (Fikambanan’ny Silamo Malagasy, organe en charge de la promotion de l’islam à Madagascar)  tenante d’un islam traditionnel et la CMSM (communauté musulmane sunnite à Madagascar) porteuse d’un islam plus rigoriste sont en concurrence directe pour le leadership musulman à Madagascar. Aussi, les divisions internes, d’ordre politique, théologique et financier, propres à chacune des organisations contraignent leur développement et les fragilisent.

Malgré la présence de plus en plus visible de prêcheurs « barbus » ou d’ONG islamiques, il est plus plausible d’imaginer qu’une menace viendrait de l’extérieur plutôt que de l’intérieur du pays. En effet, l’absence de contrôle étatique sur certaines portions du territoire, le haut niveau de corruption, la forte présence occidentale ainsi que la présence de zones d’influences terroristes à proximité de l’île (Al Shabab en Somalie), représentent autant de conditions potentiellement favorables à l’installation de groupes djihadistes.

Au-delà d’une réelle menace, le climat actuel de défiance entretenu par la rumeur et propagé par certains dignitaires de l’église ainsi que par les médias risque de créer un contexte propice à la radicalisation. En effet, victime d’injustices et de préjugés, la communauté  musulmane pourrait être contrainte à se replier sur elle-même.

Synthèse de la note de Mathieu Pellerin, réalisée par Aminata Diouf

Lire la note dans son intégralité sur le site de l’Ifri

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