La crise centrafricaine, qui a commencé à la fin de l’année 2012 et qui perdure, a donné lieu à plusieurs types de médiation qui ont abouti à un processus de médiation multidimensionnel toujours en cours. La dimension confessionnelle et inter-communautaire du conflit centrafricain, à partir de 2014, a nécessité le déploiement de trois pratiques de médiation : la médiation communautaire (par le bas), la médiation religieuse et la médiation politique (par le haut). Cette médiation multidimensionnelle comporte cependant des limites qui n’invalident pas la pertinence de la médiation et dont certaines pourraient être corrigées.

De la diversité des médiations communautaires

Le peacebuilding par le bas a paru très adapté au contexte du conflit centrafricain qui se caractérise par l’effondrement des structures étatiques et des explosions de violence inter-communautaire sur une base confessionnelle à partir de la fin de l’année 2013. Hormis l’organisation des élections, l’autre grand objectif de la transition (2014-2016) a été la réconciliation au niveau communautaire et au niveau national. Dans les quartiers et villages touchés par le conflit, un dialogue est animé par les religieux et d’autres mouvements de la société civile associant parfois des institutionnels (maires, sous-préfets, etc.) ainsi que toutes les formes locales d’autorité (chefs de quartier, dépositaires de l’autorité traditionnelle, notables d’horizons divers). La mise en place de structures locales de dialogue et de médiation nommées « comité de cohésion sociale » a été l’une des actions phare de la médiation communautaire.

Ces efforts de peacebuilding par le bas ont des résultats, notamment en termes de structuration des acteurs locaux, mais ils n’ont pas forcément l’impact recherché, i.e la pacification. Les comités locaux comportent des effets pervers et des limitations :

– L’effet de dépendance à l’égard des ONG internationales ;

– Le déphasage entre l’engagement des ONG qui doit être de moyen terme et des financements de court terme ;

– La tendance à la milicianisation des communautés qui accompagne le déclin de l’Etat depuis 20 ans ;

– L’absence de structures communautaires fortes dans certaines parties du pays, ce qui implique de les générer de manière plus ou moins artificielle.

Ainsi, les initiatives de dialogue local sont nécessaires pour accompagner la dynamique d’apaisement du conflit mais elles se révèlent bien moins efficaces pour prévenir la montée des tensions, comme l’a récemment montré la flambée de violence dans le sud-est de la Centrafrique qui a débuté en mai 2017.

La médiation religieuse

Alors qu’en province les religieux prenaient (et prennent encore dans le sud-est de la Centrafrique[1]) des initiatives courageuses et spontanées pour protéger les populations, trois leaders religieux à Bangui ont formé la plateforme interreligieuse : l’imam Oumar Kobine, le pasteur Nicolas Guerekoyame-Gbangou et l’archevêque de Bangui, Mgr. Nzapalainga. La plateforme interreligieuse disposait d’atouts initiaux importants : rôle polyvalent des églises qui agissent en substitut à un État défaillant pour fournir des services à la population depuis plusieurs décennies ; quadrillage territorial dense des réseaux confessionnels protestants et catholiques ; grande légitimité et popularité qui seront consacrées par la visite du pape à la fin de l’année 2015. Elle a été l’un des rares acteurs centrafricains à développer et maintenir un discours cohérent sur le conflit en l’interprétant non pas comme un conflit religieux mais comme un conflit de la pauvreté dont la solution est le développement. La réalité est cependant marquée par des divisions qui ne s’affichent pas en public :

– Il existe des divergences entre la plateforme et les religieux de terrain ;

– La plateforme peine à être représentative de la variété des acteurs de chaque confession.

La plateforme souffre également d’un manque d’organisation que tentent de pallier certaines ONG internationales. Elle semble avoir des difficultés à dépasser le stade du leadership charismatique pour institutionnaliser son action dans le temps.

Les médiations politiques : le champ d’action des internationaux

Les médiations par le haut sont portées par des représentants diplomatiques et des organismes spécialisés. Cette catégorie d’acteurs ne se coordonne pas suffisamment et s’inscrit dans des logiques de compétition institutionnelle ou/et dans des logiques d’intérêts où la frontière entre motivation personnelle et stratégie d’État est très floue. La Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC) et son médiateur congolais Denis Sassou Nguesso ont été à l’origine des principales médiations entre les parties du conflit de 2012 à 2016 :

– L’accord de Libreville, prévoyant un cessez-le feu entre Bangui et la rébellion Seleka, ainsi que le maintien au pouvoir du président, François Bozizé (11 janvier 2013) ;

– La conférence de Ndjamena a acté la fin du « régime » de Michel Djotodia et ouvert la séquence politique de la transition jusqu’au début 2016 (10 janvier 2014) ;

– La conférence de Brazzaville a abouti à un accord entre le gouvernement et les groupes armés immédiatement désavoué par la Seleka (21-23 juillet 2014) ;

– La conférence de Nairobi a abouti à un accord entre groupes armés unanimement rejeté par les autres partenaires internationaux ainsi que le gouvernement centrafricain (22 janvier 2015).

Dès 2013, les pays et les acteurs intéressés au règlement de la crise ont créé un groupe de contact (GIC-RCA) en vue de superviser la transition. En 2016, face à l’immobilisme de Denis Sassou Nguesso et à l’impasse des discussions entre le gouvernement centrafricain et les groupes armés sur les discussions du processus de désarmement (DDR), certains acteurs régionaux et l’Union africaine se sont réinvestis dans la médiation. La première a été lancée en septembre 2016 par Idriss Déby avec l’Organisation de la Conférence islamique et la seconde par l’Angola. Bien qu’incontestée dans les milieux diplomatiques, la division du travail au sein de la communauté internationale n’a pas réussi à faire émerger une véritable cohérence au sein de la communauté des médiateurs internationaux. Ainsi en juin 2017, la communauté de Sant’ Egidio a pris l’initiative de réunir les groupes armés à Rome et de leur faire signer un accord pas plus respecté que les précédents.

Pour mettre fin à la cacophonie des médiations et relancer une médiation internationale crédible et consensuelle, l’Union européenne organisait en juin à Bruxelles une réunion de tous les médiateurs. Cette forme de médiation entre médiateurs a abouti à la décision de confier au gouvernement la définition d’une feuille de route avec ses partenaires africains – feuille de route qui a, en fait, été dictée par la sous-région à Libreville en juillet.

Conclusion : leçons et questions sur une médiation multidimensionnelle

Différentes leçons sont à tirer de ces expériences de médiation :

– L’efficacité des médiations internationales est réduite par des conflits d’intérêts entre gouvernements et les mandats concurrents des organisations internationales. Une coordination renforcée de l’intervention internationale est le seul remède à l’inflation contre-productive d’acteurs officiels qui se manifeste à chaque crise politico-sécuritaire ;

– La complémentarité des initiatives de médiations religieuses, politiques et communautaires reste à bâtir. Cela n’est possible que si les différents médiateurs reconnaissent l’effet pervers de leur concurrence et l’effet positif de leur coopération ;

– Le paradoxe de la médiation internationale est que les internationaux sont souvent réticents à utiliser les moyens de pression diplomatiques, financiers ou militaires dont ils disposent pourtant.

Questions :

– Est-il pertinent de disjoindre maintien de la paix confié à l’ONU depuis 2014 et médiation confiée aux acteurs africains ? Si cette disjonction a été faite dans le cadre de la division internationale du travail diplomatique, sur le terrain elle n’a pas cours. Durant certains épisodes de tensions, la mission de maintien de la paix de l’ONU (MINUSCA) fait de la médiation entre groupes combattants pour négocier des trêves, le libre passage d’un quartier à l’autre, les soins aux combattants blessés, etc. Elle tente même, avec un succès inégal, de susciter ou soutenir des initiatives de dialogue au niveau local.

– Aucune médiation particulière ne va mettre fin au conflit et rétablir la paix. Les médiations ne sont pas des évènements singuliers, voire magiques : ce sont des processus cumulatifs. Comment faire en sorte que les médiations internationales sortent de la logique de l’initiative isolée et éphémère pour s’inscrire dans un processus cohérent, organisé et cumulatif ?

 

Synthèse de la note de Thierry Vircoulon (réalisée par Riwan Alami Badissi), disponible en intégralité via le lien suivant : https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/vircoulon_recherche_paix_centrafrique_2017.pdf

 

[1] L. Larcher, « Centrafrique : à Bangassou, le pire côtoie le meilleur de l’humanité », La Croix, 26 juin 2017, www.la-croix.com

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