Situées dans la partie sud-ouest de la République démocratique du Congo, les provinces des Kasaï ont longtemps été négligées par la communauté internationale. Ce n’est qu’en mars 2017, suite à l’assassinat de deux experts des Nations unies au Kasaï central, que la situation attire l’attention de la communauté internationale. Pourtant, la crise a débuté en juillet 2016, par des violences policières contre la famille du chef traditionnel luba Jean Prince Mpandi, le Kamwina Nsapu, lors d’une perquisition à son domicile. Cet incident sera le point de départ d’une série de représailles entre partisans du Kamwina Nsapu et forces gouvernementales, sur fond de revendications coutumières et crise électorale. Face à cette contestation populaire, le régime a répondu par une répression brutale : plus de 3000 morts et, depuis août 2016, au moins 1,3 million de personnes, dont plus de 600 000 enfants, ont dû quitter les provinces du Kasaï.

Une crise provoquée ?

Alors que la question électorale concentrait l’attention des politiciens et de la communauté internationale en 2016, ceux-ci ont été surpris par l’attaque de la localité de Tshimbulu dans la nuit du 8 août 2016. En réponse, le gouvernement congolais repris le contrôle de ce territoire en faisant usage de violence contre les populations civiles, dans l’indifférence médiatique la plus totale. Contre toute attente, la mort du chef de la rébellion Kamwina Nsapu, Jean Prince Mpandi, n’étouffe pas la contestation, le mouvement Kamwina Nsapu ne faiblit pas et s’amplifie. C’est ainsi que le 22 septembre 2016, la milice attaque la ville de Kananga, capitale provinciale du Kasaï central. Une nouvelle fois, le bilan est lourd : 49 morts, 30 blessés et des dizaines d’arrestations. Cette violence des Forces armées de la RDC (FARDC) à l’encontre notamment des communautés en opposition avec le gouvernement semble avoir été volontaire et ordonnée par le gouvernement. Ces interventions par les services de sécurité provoquent une spirale de violence dans un climat pré-électoral déjà extrêmement tendu.

Ainsi, en janvier 2017, le phénomène Kamwina Nsapu touche déjà quatre provinces : le Kasaï, le Kasaï central, le Kasaï oriental et le Lomami.

Une insurrection électorale ?

En décembre 2016, suite aux affrontements à Tshikapa, capitale de la province du Kasaï, les rumeurs d’une attaque imminente de la milice Kamwina Nsapu se répandent à l’approche de l’échéance électorale à la fin de l’année. Au même moment, ont lieu des négociations entre l’opposition et le gouvernement, par l’entremise de l’Église catholique. Néanmoins, malgré l’accord de la Saint-Sylvestre signé in extremis, les miliciens s’attaquent aux symboles de l’Église et de l’État. En janvier 2017, le gouvernement congolais explique aux parlementaires que Jean Prince Mpandi fomentait une insurrection depuis juin 2015 et appelait au boycott des élections de 2016.

Le 9 février 2017, des affrontements entre miliciens et FARDC à Tshimbulu font entre 30 et 50 morts. Suite à ces incidents meurtriers, le Représentant spécial du Secrétaire des Nations Unies en RDC, par un communiqué de presse du 11 février 2017, condamne les actions des milices. La diffusion de vidéos montrant des massacres commis par des militaires congolais choque l’opinion publique. Le 27 février 2017, Le porte-parole du gouvernement, Lambert Mende, lance un appel à témoins afin d’identifier les auteurs de ces tueries.

Au même moment, le 18 février 2017, les forces gouvernementales affrontent des miliciens de Kamwina Nsapu installés dans le grand séminaire de Malole, dans le Kasaï central. Le 19 février, une paroisse de Kinshasa, dans la commune de Limete, où est installé le parti d’opposition Union pour le développement et le progrès social (UDPS) est saccagées par des inconnus. Trois jours plus tard, on déplore un évènement similaire au Kasaï oriental, autre bastion de l’UDPS. Une partie de la population soupçonne le gouvernement d’être l’auteur de ces attaques dans les localités proches de l’opposition. Le 23 février 2017, la MONUSCO essaye de se démarquer du gouvernement en condamnant, dans un communiqué qui fait référence au processus politique mené par les évêques, les violences faites contre les lieux de culte.

De fait, le changement de comportement des miliciens au Kasaï central n’a que peu de liens avec le bras de fer politique entre les évêques catholiques et le gouvernement.  Outre les lieux de culte, considérés comme des symboles coloniaux, les miliciens s’attaquent aussi aux personnes non originaires de la région et aux organisations humanitaires présentes dans les Kasaï.  Cette évolution de la milice Kamwina Nsapu fait alors apparaître sa dimension coutumière et la problématique de l’intégration des chefs coutumiers dans les structures de l’État, une question ouverte depuis la colonisation belge.

Depuis 2006, les attributions des chefs coutumiers sont inclues dans la constitution et rattachés au ministère de l’Intérieur, qui les nomme. Des nominations éminemment politiques qui attisent les rancœurs entre communautés et gouvernement central. La déroute des forces gouvernementales face aux miliciens de Kamwina Nsapu galvanise les prétentions des chefs coutumiers opposés au régime et participe au soutien  populaire local. Une mobilisation villageoise qui s’appuie aussi fortement sur des pratiques coutumières et sorcellaires.

L’ONU au paroxysme de son impuissance

Malgré l’assassinat des deux experts, les violences contre les civils et les preuves qui s’accumulent sur l’implication des autorités dans cette violence, l’ONU apparaît impuissante, frôlant parfois même une complaisance coupable. Selon le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies, fin mars, la répression au Kasaï a provoqué le déplacement forcé de 433 875 personnes, 4 652 personnes ont trouvé refuge en Angola et au mois 1,74 million de personnes sont directement affectées par cette crise.

Le meurtre des deux experts des Nations Unies en mars 2017, témoigne de l’impuissance de l’ONU face aux autorités congolaises et l’oblige à sortir de sa réserve sur la crise du Kasaï. Ce meurtre crée une nouvelle crise entre les Nations unies et le gouvernement congolais suite à la diffusion d’une vidéo montrant l’exécution des deux experts par des hommes armés portant les signes d’appartenance à la milice Kamwina Nsapu. Pour le gouvernement, la culpabilité des miliciens kasaïens est ainsi prouvée tandis que l’ONU se montre sceptique ; d’autant plus que les hommes dans la vidéo s’expriment en lingala et non en tshiluba, la langue vernaculaire utilisée par les miliciens. Par ailleurs, le New York Times publie des enregistrements de conversation indiquant que Clément Kanku, alors ministre lors de cet assassinat et originaire des Kasaï, aurait des liens avec les miliciens de Kamwina Nsapu.

Afin de faire la lumière sur ces meurtres, les Nations unies appellent à la mise en place d’une enquête internationale à laquelle le gouvernement congolais s’oppose farouchement. L’ONU opte donc pour un compromis : au lieu d’une commission d’enquête internationale, il est décidé d’envoyer une mission d’experts qui remettra ses travaux au gouvernement congolais.  Bien qu’une enquête administrative onusienne et deux enquêtes indépendantes aient été lancées par les États-Unis et la Suède, l’identité des meurtriers des deux experts reste inconnue. Ainsi, le 18 août 2017, la France, la Suède, le Japon et les États-Unis réclament auprès du Secrétaire général des Nations unies d’ordonner une enquête internationale indépendante.

Comprendre l’enjeu kasaïen

« La solution au Kasaï est politique » n’a eu de cesse de répéter le Représentant spécial du Secrétaire général pour la MONUSCO, Maman Sidikou. Cette formule a l’intérêt de rappeler que, si les Kasaï sont des provinces oubliées et lointaines, elles n’en sont pas moins importantes dans le système de pouvoir congolais. Les Kasaï constituent un enjeu à la fois politique et économique. Ces provinces sont restées la première zone de production de diamants du pays et ont toujours été une zone minière artisanale. De plus, l’un des grands projets énergétiques du régime est situé au Kasaï.

Par ailleurs, la dimension ethnico-politique des affrontements dans les provinces du Kasaï ne doit pas être occultée. Ces affrontements mettent en lumière les conséquences déstabilisatrices du récent redécoupage des provinces de 2015, dans un pays où le pouvoir local est d’abord conçu en termes d’ethnicité et d’autochtonie. La révolte de Kamwina Nsapu n’exprime pas la frustration des Kasaïens face à leur marginalisation dans le système de pouvoir national mais exprime, avant tout, la frustration des Luba face à leur marginalisation récente au niveau provincial.

Enfin, la crise des Kasaï révèle deux leçons principales : la marginalisation complète des Nations Unies, et, la détermination des gouvernants congolais, en particulier du premier cercle de Joseph Kabila, à se maintenir au pouvoir en instrumentalisant l’insécurité. Cependant, cette stratégie d’instrumentalisation de l’insécurité peut se retourner contre le régime. En effet, la révolte de Kamwina Nsapu, si elle dure, va générer une crise humanitaire et sécuritaire qui va s’alimenter sur fond d’affrontements interethniques. Ce d’autant plus que depuis août 2017, cette crise déborde sur la province adjacente du Kwilu, économiquement très fragile. Enfin, un processus de « kivuisation » des Kasaï n’est pas à exclure si l’Angola accepte de jouer le rôle de basse-arrière pour les opposants kasaïens.

 

Synthèse de la note de Marc-André Lagrange (réalisée par Honny Choua), disponible en intégralité via le lien suivant : www.ifri.org

 

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