Le 23 septembre 2017, la décision du Tribunal international du droit de la mer (TIDM) mit fin à un différend long de presque huit ans entre le Ghana et la Côte d’Ivoire concernant leur frontière maritime commune. Ce verdict n’est en réalité qu’un élément parmi d’autres qui illustre la dégradation des relations ivoiro-ghanéennes depuis la chute de Laurent Gbagbo en 2011 et la consolidation du pouvoir de Alassane Ouattara.

La présence des ex-gbagbistes au Ghana, un motif d’inquiétude à Abidjan

La dégradation des relations entre le Ghana et la Côte d’Ivoire est visible à travers les difficultés éprouvées par Abidjan à régler le problème des caciques du régime Gbagbo exilés à Accra. Le Ghana a en effet permis entre 2012 et 2016 le retour en Côte d’Ivoire de figures emblématiques pro-Gbagbo comme Charles Blé Goudé, inculpé par la Cour pénale internationale de crimes contre l’humanité. Pourtant, lors d’une rencontre entre les deux chefs d’Etat à Accra en octobre 2017, le président du Ghana a botté en touche lorsque son homologue ivoirien lui a remis une liste de personnalités ex-gbagbistes à extrader.

Comment expliquer ce changement d’attitude du Ghana vis-à-vis des demandes de son voisin ? Si le pouvoir ivoirien a pu bénéficier de l’oreille attentive d’Accra au début des années 2010, c’est avant tout grâce à l’existence d’affinités entre des personnalités politiques présentes au sommet des deux Etats. C’est ainsi qu’autour du président ghanéen John Mahama Dramani (2012-2016) et du président ivoirien Alassane Ouattara ont gravité deux conseillers prépondérants : respectivement Baba Issifu Kamara et Mamadi Diané. Ces derniers ont beaucoup collaboré sur le dossier des proches de Gbagbo établis à Accra.

Toutefois, l’élection du président ghanéen Nana Akufo-Addo en décembre 2016 coïncide avec une détérioration de l’entente qui prévalait auparavant sur ce dossier. Une première explication se trouve dans le fait que les conseillers présidentiels ont changé presque simultanément. Baba Issifu Kamara, très proche du président ghanéen John Mahama Dramani, a quitté ses fonctions après l’arrivée de Nana Akufo-Addo aux affaires tandis que Mamadi Diané a été limogé en août 2016 suite à des accusations d’ingérences dans l’élection présidentielle gabonaise. La collaboration ivoiro-ghanéenne en matière d’extradition des groupes ex-gbagbistes, faite d’accommodements entre les conseillers des deux pays, s’est donc sérieusement grippée.

Une seconde explication réside dans la ligne politique incarnée par le nouveau président ghanéen. Nana Akufo-Addo et son parti, le National Patriotic Party, défendent en effet une conception souverainiste de l’Etat. De ce point de vue, les demandes ivoiriennes d’extradition représentent une atteinte à la souveraineté du Ghana. Enfin, certains soutiens du nouveau président, comme Jerry Rawlings, ont toujours été plutôt proches des milieux gbagbistes. Nana Akufo-Addo a d’ailleurs lui-même entretenu – voire entretient encore – des relations avec les réfugiés ivoiriens au Ghana que le gouvernement Ouattara souhaite rapatrier. C’est pourquoi les demandes d’extradition des proches de Laurent Gbagbo à l’initiative de la Côte d’Ivoire sont devenues plus rares, et sont sources de discordes.

Le conflit frontalier, cristallisation de la méfiance de Alassane Ouattara vis-à-vis du Ghana

Les relations entre les deux pays se sont également tendues à cause d’un litige autour de la redéfinition de la frontière maritime entre le Ghana et la Côte d’Ivoire après la découverte, en 2007 et 2009, d’abondants gisements de pétrole et de gaz. L’objet du litige étant que la frontière, telle qu’elle a été tacitement observée depuis l’indépendance, éliminerait toute prétention ivoirienne à jouir des gisements découverts. Les présidents Gbagbo et Atta-Mills avaient pourtant adopté dès 2009 une posture de négociation et de conciliation en cherchant à éviter le recours aux tribunaux internationaux. Ces relations cordiales avaient d’ailleurs conduit le président ghanéen à soutenir Laurent Gbagbo alors confronté à une situation électorale extrêmement tendue.

Après la reconnaissance par la communauté internationale de Alassane Ouattara comme vainqueur de l’élection présidentielle, celui-ci poursuivit la recherche d’une solution à l’amiable en proposant la création d’un système de partage des revenus générés par les gisements limitrophes de la frontière. Bien qu’initialement ouvert aux négociations, le Ghana se révéla peu enclin à partager des revenus de gisements découverts dans ses eaux territoriales. La question du destin des gbagbistes exilés au Ghana se greffa progressivement aux négociations autour de la frontière, ce qui accentua les crispations entre les deux pays.

C’est en novembre 2011 que l’on remarque un durcissement de la position ivoirienne. En mettant sur le marché, à travers la compagnie pétrolière publique ivoirienne Petroci, les gisements ghanéens frontaliers, la Côte d’Ivoire provoqua une vive réaction des autorités ghanéennes. Le Ghana se décida à quelques concessions, notamment au sujet de l’extradition de proches du régime de Laurent Gbagbo. Cependant, les atermoiements de chacune des parties ne permirent pas d’avancer sur la question de la frontière et du partage des ressources extractives.

La stagnation des négociations conduisit le président ghanéen John Mahama Dramani à donner, en mai 2013, l’autorisation d’extraction des gisements contestés. Ceci accentua les frustrations ivoiriennes. Les ministères des ressources naturelles des deux pays se mirent alors d’accord en décembre 2013 pour établir une date limite après laquelle, sans solution conjointe, le TIDM devrait trancher. En dépit de l’offre de médiation nigériane, le Ghana demanda formellement en septembre 2014 à la juridiction internationale de la mer de trancher son différend maritime avec la Côte d’Ivoire.

Au terme de la procédure, le Tribunal valida la frontière coutumière, déboutant ainsi les demandes ivoiriennes. Il est intéressant de noter les diverses stratégies mises en place par les deux parties : si la Côte d’Ivoire a choisi d’envoyer des représentants issus du cercle proche du président et de recourir à une équipe d’avocats dont la spécialité n’est pas le droit international des frontières, le Ghana a opté pour une gestion plus technique et juridique, avec l’aide d’avocats rompus à ce genre de litige.

Bien que la décision du TIDM ait été acceptée par toutes les parties, il est légitime de penser que les relations entre le Ghana et la Côte d’Ivoire ont été sensiblement affectées. S’il est délicat de savoir comment évolueront par la suite les relations entre ces deux pays, cette étude de cas nous a cependant montré que les relations bilatérales sont dépendantes de la configuration des relations interpersonnelles au plus haut sommet des Etats.

 

Synthèse de la note de Benjammin Augé (réalisée par Luc-Yaovi Kouassi), disponible en intégralité via le lien suivant : www.ifri.org

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