José Eduardo dos Santos, chef de l’Etat de 1979 à 2017, a longtemps joui du prestige et de la légitimité d’avoir été le principal responsable du décollage économique de l’Angola et de sa stabilisation. Le cessez-le-feu de 2002, mettant fin à vingt-sept années d’une guerre civile meurtrière, a en effet semblé marquer une ère nouvelle. Grâce au gigantesque apport de richesses issues de l’exploitation du pétrole, les infrastructures se sont multipliées et certains groupes sociaux, notamment liés au système de sécurité, ont connu une ascension sociale fulgurante.

Mais la brusque chute du prix du baril en 2014 et l’apparition de scandales de corruption impliquant la famille du président ont, entre autres facteurs, poussé le président dos Santos à ne pas renouveler son mandat en 2017. Si l’élection de son successeur, João Lourenço, s’est faite dans le respect des institutions, la question de la marge de manœuvre dont disposerait ce nouveau président dans un appareil étatique marqué par le règne dos Santos et de son clan pendant plus de trente-huit ans s’est rapidement posée. Contre toute attente, l’arrivée du nouveau président a reconfiguré la scène politique angolaise. L’« hégémonie non-négociée », caractéristique du régime dos Santos, a très rapidement glissé vers un système d’« hégémonie négociée ».

La fin de l’absolutisme présidentiel

La période qui a suivi la fin de la guerre civile a sensiblement renforcé le pouvoir présidentiel de dos Santos. A la tête du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), il était auréolé de la victoire sur l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA), son principal adversaire durant la guerre civile (1975-2002). D’autre part, l’exploitation des immenses réserves de pétrole a permis dès 2002 de faire de l’Angola l’une des success stories africaines. Avec en moyenne 11 % de croissance annuelle entre 2002 et 2013, le président dos Santos a pu mettre en œuvre un ambitieux projet de reconstruction national.

C’est dans ce contexte d’incontestable légitimité et d’afflux considérable de « pétro-kwanza » (le kwanza est la monnaie nationale angolaise) que le clan du président dos Santos, regroupé au sein du parti-Etat MPLA, va adopter des pratiques d’accumulation et de prédation des ressources, notamment par le truchement de la société publique d’hydrocarbures Sonangol. Totalement contrôlée par le clan dos Santos, Sonangol devient le fondement du pouvoir angolais. Représentant 95 % des exportations du pays ainsi qu’un tiers de son PIB, cette entreprise va permettre à dos Santos d’entretenir un réseau clientéliste en même temps que son projet développementaliste.

Mais le déclin du prix de l’or noir dès 2014 rend le recours à ces pratiques plus difficile et de plus en plus inacceptable pour la population, et en particulier pour les jeunes luandais qui l’assimilent à de la corruption. Ces derniers vont dès lors ardemment réclamer le départ du président dos Santos et faire face à une violente répression. De surcroît, le déclin de l’économie nationale et l’attitude répressive de l’Etat vis-à-vis des contestataires décrédibilise le régime aux yeux de la communauté internationale.

Face à son impopularité croissante, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le président dos Santos choisit de se retirer officiellement de la vie politique au terme de son mandat en 2017. En réalité, celui-ci préparait déjà sa succession depuis sa réélection en 2012. Âgé et faisant régulièrement l’objet de rumeurs sur son état de santé, il prévoyait de transmettre le pouvoir à l’un de ses enfants. C’est ainsi qu’il faut comprendre les nominations de son fils Filomeno à la tête du Fonds souverain angolais en juin 2013 et de sa fille Isabel à la tête de Sonangol en juin 2016. Mais ces deux décisions sont contreproductives. D’un côté, Filomeno se révèle être fort peu intéressé par la vie politique angolaise. De l’autre, Isabel, bien que davantage ambitieuse, hérite d’une situation explosive. Sonangol, très désorganisée après une décennie d’incurie, rencontre de graves difficultés à s’adapter à un cours mondial des commodités au plus bas.

Bien qu’ayant été banni de la vie politique entre 2002 et 2011 pour avoir un temps prétendu à la présidence, João Lourenço apparaît alors aux yeux de dos Santos comme son successeur le plus crédible. Il a en effet été ministre de la Défense et secrétaire-général du MPLA. Parier uniquement sur la fidélité de son dauphin pour pérenniser le système que l’on a contribué à bâtir pendant trente huit ans n’est cependant pas suffisant : plusieurs précautions sont donc prises par le président sortant. Avant la fin de son mandat, celui-ci garantit l’inamovibilité de certaines personnalités à des postes-clés, en particulier au sein des renseignements et dans l’armée, en plus de confirmer ses enfants à leur poste.

Lourenço et dos Santos : conflit et collusion

Lorsque Lourenço est élu en 2017, celui-ci doit immédiatement faire face à une situation économique très tendue. Sonangol est à la limite de la banqueroute. De plus, la plupart des réformes structurelles de « bonne gouvernance » ont été indéfiniment repoussées. Tout ceci a provoqué une baisse de confiance des investisseurs dans le pays et, in fine, une diminution de leurs investissements.

La question de la réforme de Sonangol est donc vite apparue comme une nécessité pour le nouveau président. Cependant, réformer cette entreprise publique portait atteinte aux dispositions prises par dos Santos. En effet, c’est lui-même qui, avant son départ, renforça l’autonomie de Sonangol vis-à-vis du gouvernement.

De manière surprenante, le président Lourenço va adopter une série de mesures menant à la neutralisation de « l’Etat dans l’Etat » : limogeage des individus placés à des postes stratégiques par dos Santos, nomination de technocrates au sein du gouvernement et dans les entreprises publiques…

Cette première série de mesures suscite une vague de réactions enthousiasmées à l’étranger et en Angola, confortant ainsi Lourenço dans sa démarche. Dans la foulée, il s’attaque à Isabel dos Santos qu’il remplace à la tête de Sonangol par Carlos Saturnino. Cette décision a été d’autant plus aisée à prendre qu’Isabel faisait alors de plus en plus l’objet de critiques, en particulier de la part du MPLA qui fustigeait son arrogance. La conséquence majeure de cette décision a été l’atrophie partielle du système clientéliste mis en place par dos Santos. La capacité du clan à maintenir un vaste patronage résidait en effet essentiellement dans leur contrôle de la manne pétrolière.

Réinvention du MPLA

Dans cette configuration nouvelle « d’hégémonie négociée », le MPLA demeure tiraillé entre son attachement à l’ancien président et une tendance réformatrice. Historiquement, ce parti s’est constitué en parti-Etat à partir des années 1980. Les centres de pouvoir se sont en effet progressivement confondus avec le parti qui s’est lui-même centralisé autour du président dos Santos et de ses proches. En d’autres termes, le MPLA est devenu une grande plateforme connectant le pouvoir politique aux sphères économiques. Ceci permettait aux différents acteurs de jouir d’une économie de rente tout en nouant des relations clientélistes derrière le paravent des institutions publiques.

La situation socio-économique a toutefois changé : la rente pétrolière est plus incertaine qu’auparavant et les nouvelles générations d’Angolais sont de plus en plus critiques vis-à-vis de ce parti. Elles n’associent plus, contrairement à leurs ainés, le MPLA à la lutte contre le colonisateur portugais mais bien davantage à la corruption et au népotisme.

Les conclusions de la première réunion du Bureau politique du MPLA après l’élection de Lourenço sont éclairantes. Si les premières réformes de Lourenço ont reçu l’assentiment du parti, celui-ci a aussi confirmé la nomination de plusieurs loyalistes à dos Santos. En dépit de la persistance de caciques de l’ancien régime dos Santos au sein du MPLA, il est peu probable que cela ne mine le renforcement du pouvoir de Lourenço.

Les prémices d’une nouvelle administration

Les réformes engagées par Lourenço, en particulier la nomination de technocrates à des postes clés, ont permis de renforcer le contrôle politique des entreprises publiques. Auparavant, l’autonomie de ces grandes entreprises publiques telles que Sonangol cantonnait essentiellement les ministres de tutelle à un rôle de représentation.

Aujourd’hui, « l’hégémonie négociée » s’illustre par un secteur du pétrole conjointement dominé par Carlos Saturnino, le directeur de Sonangol, Diamantino de Azevedo, le ministre des ressources naturelles et du pétrole, et Paulo Jeronimo, le secrétaire pour le pétrole.

Ces diverses nominations permettent de dessiner l’évolution de la politique angolaise. Elles montrent que Lourenço ne cherche pas à établir un mode de gouvernement similaire au précédent. L’autonomie des grandes entreprises publiques semble être une priorité tandis que la diversification de l’économie un objectif.

La politique régionale : le cas de Cabinda

L’administration des provinces, en particulier celles des deux Lundas et de Cabinda, a historiquement reposé sur un compromis entre l’Etat et les grandes industries extractives. Par exemple, durant la guerre civile, le gouvernement délégua ses fonctions (contrôle des frontières, police, santé…) dans les Lunda Nord et Sud aux compagnies diamantifères afin d’empêcher les trafics qui finançaient les forces rebelles. Si dans le Lunda-Nord l’administration a exclusivement reposé sur les compagnies privées, le Lunda-Sud a davantage bénéficié de l’intervention de l’Etat.

Aujourd’hui, la présence déjà ténue des services publics est fragilisée à cause de l’échec du projet de reconstruction nationale. Il est probable que l’on assiste à des mouvements de populations du Sud vers le Nord, réactivant ainsi les trafics illégaux de diamants.

Les partenaires internationaux et l’Angola

Après la période de forte croissance dans les années 2000, l’Angola avait pris ses distances avec les institutions financières internationales. Mais la baisse du prix du pétrole oblige désormais le pays à demander davantage d’aide étrangère, en particulier auprès du Fonds Monétaire International (FMI).

Le recours au FMI revêt un fort caractère symbolique pour les Angolais (l’Angola retombe sous une tutelle étrangère) mais aussi pour l’institution de Washington. Cela pourrait constituer l’occasion d’illustrer ce qu’il en coûte de rompre avec les institutions internationales. Il faut néanmoins noter que le FMI et le gouvernement Lourenço partagent un discours économique commun, ce qui pourrait faciliter les négociations.

Par ailleurs, les relations internationales de l’Angola sont tendues avec ses deux principaux partenaires : le Portugal et la Chine. Depuis la disparition de la banque Banco Esperito Santo, très présente en Angola, en 2014, les relations luso-angolaises ont été mauvaises bien que les deux économies demeurent interdépendantes. Elles se sont aggravées en 2016-2017 lorsque la justice portugaise a autorisé une enquête sur des membres du gouvernement angolais.

Vis-à-vis de la Chine, les relations ont évolué d’une intense coopération basée sur des prêts à faible taux d’intérêts à un ralentissement du partenariat à partir de la chute du cours du pétrole. L’Angola se retrouve maintenant endetté vis-à-vis de la Chine qui a retiré une partie significative de ses investissements du pays.

Conclusion

La crise pétrolière de 2015 a mis un terme au cycle de stabilité et de forte croissance qui a suivi la fin de la guerre civile. En plus de contrarier l’émergence de l’Angola comme puissance régionale, elle a modifié la configuration du système politique du pays. La surprenante capacité du président Lourenço à démanteler la structure héritée de son prédécesseur a montré que le système de patronage en Angola était en réalité moins dépendant d’une personne que d’une ressource : le pétrole. Reste que l’Angola demeure encore fermement dépendant du pétrole et que c’est uniquement en dépassant cette dépendance que Lourenço pourra modifier la nature même de l’Etat.

Synthèse de la note de Mathias de Alencastro (réalisée par Luc-Yaovi Kouassi), disponible en intégralité via le lien suivant : www.ifri.org

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