Jeudi 26 avril 2018

Adresse:
27 rue de la procession, 75015 Paris

 

Dans le cadre de l’Observatoire de l’Afrique australe et des Grands Lacs, l’Ifri a co-organisé avec la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées (DGRIS) cette conférence sur l’Angola.

José Eduardo dos Santos, chef de l’Etat de 1979 à 2017, a longtemps joui du prestige et de la légitimité d’avoir été le principal responsable du décollage économique de l’Angola et de sa stabilisation. Mais la brusque chute du prix du baril de pétrole en 2014 et l’apparition de scandales de corruption impliquant la famille du président ont, entre autres facteurs, poussé le président Dos Santos à ne pas renouveler son mandat en 2017. Si l’élection de son successeur, João Lourenço, s’est faite dans le respect des institutions, la question de la marge de manœuvre dont disposerait ce nouveau président dans un système institutionnel conçu par Dos Santos s’est rapidement posée. Mais en quelques mois seulement, Lourenço a procédé à des changements substantiels et inattendus qui ont reconfiguré la scène politique angolaise.

Les enregistrements audio de la conférence sont disponibles sur la plateforme Soundcloud de l’ifri.

Politique et institutions sous Lourenço

 

Lourenço : Catalyseur de réformes et/ou solution pour la survie d’un régime ? – Jon Schubert, Global Studies Institute – Université de Genève

La période de reconstruction (2002 – 2014) a été traversée par des tensions liées à la persistance de très fortes inégalités. Ces fractures au sein de la société angolaise ont ainsi continué à alimenter des tensions contribuant à la diminution de l’hégémonie du MPLA :

  • Une contestation populaire, jusque-là peu bruyante, devient de plus en plus visible à partir de 2011
  • Une crise économique frappe l’Angola en 2014 lorsque le prix du baril s’effondre alors que le pays n’a pas réussi à diversifier son économie
  • Des voix discordantes s’élèvent au sein du MPLA fustigeant la succession dynastique qui serait en train de se mettre en place. A ce moment, dos Santos tente en effet d’imposer ses enfants – Filomeno et Isabel – comme dauphins.

Ces éléments ont façonné l’arrivée au pouvoir de Lourenço, bien que celui-ci ait d’abord été perçu comme un successeur aux mains liées. Mais la situation a vite évolué : en plus de la marginalisation des cadres loyaux au clan dos Santos, une relative libéralisation s’est mise en place tandis qu’une nouvelle façon de faire de la politique s’est imposée. Tout ceci a eu un impact symbolique très fort sur la population, suscitant ainsi des espoirs de réels changements.

La question de la place de l’opposition dans cette vie politique institutionnelle a priori chamboulée se pose toutefois. Quelle marge de manœuvre pour l’opposition désormais ? Quel discours ? La lutte contre le népotisme et la corruption font maintenant partie du registre du gouvernement. L’UNITA, le principal parti d’opposition, aura certainement besoin de renouveler son positionnement s’il veut continuer à rester visible.

Il est toutefois trop tôt pour dire si ces changements amenés par l’élection de Lourenço sont cohérents et relèvent d’un vrai changement dans la nature du régime. De même, modifier en substance l’économie politique de l’Angola va nécessiter d’aller plus loin que d’écarter quelques loyalistes de dos Santos. Il n’en demeure pas moins que le nouveau « style Lourenço » a eu comme conséquence de générer de véritables espoirs au sein de la population.

Luaty Beirão, musicien et activiste

Luaty Beirão est un rappeur angolais qui est devenu activiste politique. Il a participé aux grandes manifestations pacifiques en 2011 qui ont été durement réprimées par le gouvernement. En 2015, il est même condamné, avec ses camarades, à de la prison ferme pour « association criminelle ».

Peut-on dire depuis l’arrivée de Lourenço que le régime s’est libéralisé et que l’expression d’une critique du pouvoir dans l’espace public est désormais possible ?

L’élection d’août 2017 a d’abord été vue comme une transition truquée et faussée, permettant à la famille dos Santos de continuer à exercer le pouvoir dans l’ombre. C’est pourquoi Luaty Beirão a organisée en temps réel une veille de la compétition électorale. Il en a conclu que :

  • Sur 2546,6 minutes analysées d’émissions audiovisuelles portant sur les partis politiques, 84 % du temps a été consacré au MPLA.
  • De nombreuses pressions plus ou moins violentes (de la part de milices ou de la police) ont été exercées sur les membres des partis minoritaires, en particulier en dehors de Luanda.
  • Le candidat Lourenço fut filmé par la télévision nationale alors qu’il était en train de faire ce qui pourrait être qualifié juridiquement de « corruption politique » (distribution de biens aux électeurs par exemple), sans que cela n’ait pour autant gêné les journalistes.
  • Il y a eu des violations manifestes du code électoral. Par exemple, la police a aidé des militants en les transportant avec leurs voitures de fonctions.

Il n’en demeure pas moins que le limogeage par le président Lourenço des cadres du régime dos Santos, comme sa fille, Isabel dos Santos, de la compagnie nationale d’hydrocarbures Sonangol en novembre 2017, a été accueilli favorablement. De plus, l’une des évolutions majeures de ces 6 derniers mois est la diminution de la répression de l’Etat envers la société civile. Face à ces changements, la position de Luaty Beirão est ambivalente : s’il reconnait que les actions entreprises par Lourenço sont positives, il demeure sceptique et affirme vouloir continuer son activisme afin de ne pas donner de chèque en blanc au gouvernement.

João Lourenço : le miracle économique angolais ? – Rebecca Engebretsen, Development Economics Group – ETH Zurich

L’Angola est dans une situation économique préoccupante. On estime que la grande majorité des jeunes est au chômage. Est-ce que le « miracle économique » promis par Lourenço durant son discours d’investiture apportera une solution à ce problème majeur ?

Lorsqu’il arrive au pouvoir en septembre 2017, Lourenço hérite de sérieux problèmes économiques. En 2014, la période de forte croissance soutenue par les prix élevés du pétrole est révolue. La chute du prix du pétrole de l’ordre de 60 à 70 % en 2014 provoque un effondrement de la croissance annuelle : elle passe ainsi de 14 % en 2008 à 0 % en 2016. Cette crise découle de l’hyperspécialisation de l’Angola autour du pétrole, en témoigne le fait que 94 % des exportations sont liées à cette ressource.

Si l’arrivée de Lourenço au pouvoir s’est faite dans le scepticisme, les renvois de figures liées à dos Santos et l’annonce de nouveaux programmes économiques ont porté sur lui tous les regards. Il s’est en effet décidé à relever un certain nombre de défis.

Premièrement, l’inflation qui est en augmentation depuis 2015. Un pic a été atteint en décembre 2016 avec 42 % d’inflation causée par le faible prix du pétrole. Par voie de conséquence, le prix des importations a augmenté dans un pays où la majorité des biens de consommation est importée. La réponse apportée par le gouvernement Lourenço a été d’abaisser le taux directeur de la banque centrale, ce qui a effectivement stabilisé l’inflation.

Deuxièmement, le marché des changes est caractérisé par l’accroissement du déséquilibre entre le marché légal et le marché noir. Historiquement, la Banque centrale angolaise a toujours cherché à défendre la valeur du kwanza. La conséquence d’une telle politique était l’utilisation massive des réserves en dollars. Avec la nomination d’un nouveau gouverneur à la banque centrale, Lima Massano, une nouvelle stratégie a été adoptée : augmenter la marge de fluctuation du kwanza. Autrement dit, la banque centrale a permis au kwanza de fluctuer librement par rapport au dollar dans une certaine limite préalablement fixée. Malgré cette disposition, la valeur du dollar sur le marché noir demeure encore aujourd’hui supérieure à son cours légal.

Troisièmement, les investissements directs étrangers constituent également une priorité des nouvelles politiques économiques du gouvernement. Les dispositions qui ont été prises ont consisté à faciliter l’obtention de visas, à abolir le minimum requis pour investir en Angola (qui était auparavant 230 000 dollars) et, surtout, à s’atteler au démantèlement des monopoles. Durant le discours d’inauguration, des cibles ont été désignées dans le secteur des télécoms et du BTP. Toutefois, beaucoup de monopoles demeurent.

Enfin, la lutte contre la corruption constitue un axe important. Ceci est passé par deux lois portant sur le rapatriement de capitaux angolais domiciliés à l’étranger. Concrètement, toute personne disposera de 6 mois de grâce pour rapatrier ses capitaux sans être poursuivie, ni taxée. Parallèlement, l’Etat s’est attelé à traquer certaines personnalités soupçonnées de corruption, de détournement de fonds ou d’exil fiscal. C’est ainsi que le général Nunda et André Sango, directeur des renseignements extérieurs, ont été remerciés, tandis que Filomeno dos Santos, le fils de l’ancien président, a été inculpé de fraude pour avoir ordonné un virement de plusieurs centaines de millions de dollars vers un compte à Londres.

En conclusion, les premières mesures du gouvernement Lourenço paraissent prometteuses tant Lourenço semble s’attaquer à des problématiques qui ont été jusque-là ignorées. De même, le rapprochement vis-à-vis du FMI témoigne du sérieux de la démarche du nouveau leadership. Toutefois, Lourenço ne doit pas se contenter de stabiliser l’économie : il s’agit d’une occasion importante pour amorcer des changements structurels.

 

Implications internationales et régionales

 

Une nouvelle ère à la recherche de crédibilité – Manuel Ennes Ferreira, École d’Économie et de Gestion – ISEG Lisbonne

Lourenço est en recherche de crédibilité. L’une des solutions résiderait dans l’amélioration des relations avec les organisations internationales dont l’Angola est membre. A condition, cependant, de mettre un terme à ce que Manuel Ennes Ferreira appelle les « confrontations perverses » avec nombre de partenaires.

Au niveau régional, l’Angola appartient à la Communauté de Développement d’Afrique Australe (CDAA), à la Communauté Economique des Etats d’Afrique Centrale (CEEAC) et la Conférence internationale sur les Grands Lacs. La CDAA a longtemps été paralysée par une confrontation perverse entre l’Angola et l’Afrique du sud. Certaines élites angolaises étaient en effet traversées par l’idée que l’Angola ne pouvait se développer dans ces organisations sans concéder une partie de sa puissance au rival sud-africain. Le fait que l’Angola soit l’un des deux seuls Etats, avec la République Démocratique du Congo, à ne pas avoir signé le traité de libre-échange de la CDAA témoigne de cette conception.

L’adhésion de l’Angola à la Conférence internationale sur les Grands Lacs est une manière de montrer qu’il est un partenaire potentiellement prépondérant car l’Angola dispose d’une composante militaire importante et d’une capacité de financement très conséquente grâce à la production de pétrole. Mais cela joue surtout comme un argument en matière de politique intérieure.

Au sein de la Communauté des pays de langue portugaise, il existe une rivalité avec le Portugal. Parallèlement, l’Angola cherche à être le principal représentant lusophone africain, devant le Mozambique, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau. Cependant, l’absence de projets derrière cette recherche de leadership est frappante.

Avec le FMI, l’Angola a une histoire très ambivalente. Lorsque l’Angola a vu le prix de son pétrole diminuer, il a demandé l’aide du FMI. Mais lorsque les prix ont de nouveau augmenté, le pays s’est désengagé du partenariat avec l’institution de Washington. Compte tenu de cet historique, il est peu probable que Lourenço intensifie sur le moyen terme les relations avec le FMI parce que le prix du pétrole est en phase de croissance.

Evolution des relations internationales de l’Angola – Ricardo Soares de Oliveira, Université d’Oxford

La politique étrangère angolaise est soumise à deux forces contradictoires : si l’on peut effectivement noter des évolutions, elle reste fortement influencée par l’héritage des 38 ans de pouvoir de dos Santos.

Concernant les legs de l’ancien régime, on remarque tout d’abord que le système de prise de décision demeure hyper-centralisé. Sous dos Santos, l’essentiel de la direction de la politique étrangère était décidé personnellement par le président. Le ministre des Affaires étrangères ne jouait qu’un rôle mineur. Ensuite, l’Angola demeure toujours à la même place d’un point de vue géopolitique : il s’agit d’un exemple paradigmatique d’Etat pétrolier très fortement intégré à la mondialisation. Ces éléments déterminent donc largement la marge de manœuvre de l’Angola sur la scène internationale.

Ce serait trop vite anticiper que d’affirmer que l’Angola est définitivement engagé sur une nouvelle trajectoire. De toutes les manières, est-ce que les institutions angolaises peuvent vraiment évoluer ? Les autorités angolaises affirment vouloir de plus en plus participer à la stabilité politique du continent africain, en envoyant notamment des missions de maintien de la paix. Mais est-ce que les forces armées sont en mesure de répondre à cette volonté politique ? Il faut aussi compter avec la conjoncture qui a sensiblement modifié la capacité de projection de l’Angola. La baisse du prix du pétrole a en effet beaucoup impacté l’Angola.

Il s’agit toutefois d’un pays atypique en Afrique subsaharienne puisque qu’il est tourné vers les BRICS (en particulier le Brésil, la Russie, la Chine et l’Afrique du Sud). Concernant les relations franco-angolaises, elles ont été très froides entre 1994 et 2013 à cause de l’affaire des ventes d’armes à l’Angola. Durant cette période, les principales relations ont été le fait d’initiatives privées, comme l’envoi d’une délégation du Medef à Luanda en 2011. L’année 2013 marque le réchauffement des relations interétatiques avec la visite du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius.

Il est intéressant de voir qu’il existe aussi de solides relations partisanes transnationales. En effet, le MPLA est lié au ZANU-PF zimbabwéen, au FRELIMO mozambicain, au SWAPO namibien et, de manière plus récente, au Parti Communiste Chinois. Ces relations se déclinent par exemple en séjours de formation, en conférences, etc.

La période de reconstruction a amené une nouvelle forme de lien entre l’ancienne puissance colonisatrice, le Portugal, et l’Angola. En effet, l’élite angolaise a massivement investi ses capitaux au Portugal, cooptant notamment une partie des élites portugaises. Système politique portugais et système économique angolais ont donc noué une solide relation réciproque. Ce phénomène n’est pas unique en son genre puisque d’autres Etats autoritaires ayant permis en leur sein l’ascension d’une élite mondialisée accumulant des richesses à partir du sous-sol de leur pays, ont également investi dans les pays du Nord. On peut ainsi citer le cas du Qatar pour la France.

Cependant, il faut garder à l’esprit que les délimitations en Angola entre l’Etat, le MPLA, les entreprises et la société civile sont très floues et que, bien souvent, ces catégories se superposent au-delà des normes écrites.

Quels changements a apporté Lourenço ?

Un intérêt pour le voisinage africain semble être de plus en plus visible bien que la capacité à assumer un rôle plus ambitieux doive également suivre. Le nouveau président cherche en outre à laisser plus de place à d’autres acteurs au sein du gouvernement, comme son ministre des Affaires Etrangères. Enfin, le régime de visa s’est assoupli pour les ressortissants d’Afrique du sud, ce qui laisse augurer un réchauffement des relations.

Toutefois, la diplomatie angolaise a l’air divisée sur la volonté de lutter contre l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent. En effet, si les Angolais ont collaboré avec les autorités britanniques, ils ne l’ont pas fait avec le Portugal alors même que l’ancien vice-président Manuel Vicente fait l’objet d’un procès à Lisbonne pour corruption.

Les Relations Brésil-Angola – Mathias de Alencastro, São Paulo Research Foundation

Les entreprises brésiliennes de construction (comme Odebrecht) ont été au cœur d’un partenariat entre les Etats brésilien et angolais. Ces liens entre entreprises et Etat angolais débutent dès les années 1980, soit bien avant l’intensification des liens diplomatiques entre le Brésil et l’Angola au début des années 2000 avec Lula da Silva.

Ces relations ont été érigées en modèle de coopération jusqu’au milieu des années 2010. Ces relations s’articulaient autour d’un partenariat entre le Brésil, avec d’une part les grandes entreprises nationales de construction en Angola recevant de l’aide directement de la part de l’Etat brésilien, et l’Angola, d’autre part, finançant l’aide en matière de construction par le pétrole. Malgré le discours officiel qui a longtemps prévalu, ce partenariat s’est révélé être un échec.

En effet, à la faveur de la crise politique qui secoue le Brésil depuis bientôt cinq ans, les enquêtes judiciaires ont montré comment les relations entre le Brésil et l’Angola ont été touchées par une corruption systémique. L’entreprise Odebrecht a été au centre de ce système corruptif. Elle a ainsi pu rediriger les investissements brésiliens en Angola afin que ces derniers lui bénéficient prioritairement.

Les attentes sont donc nombreuses depuis la prise de pouvoir de Lourenço et les changements à la tête du gouvernement brésilien. Avec la chute de Lula da Silva et l’arrivée de Dilma Roussef et de Michel Temer, une certaine rupture – au moins dans les discours – a été rendue possible avec la diabolisation de la politique Lula. Du côté angolais, on observe également une distanciation par rapport au pouvoir brésilien. Mais est-ce que cela a changé structurellement les liens ? Pas vraiment, comme en témoigne la future visite de Lourenço au Brésil visant à intensifier les liens industriels et commerciaux avec les entreprises brésiliennes, incluant Odebrecht. Cette manœuvre semble étonnante dans la mesure où l’entreprise Odebrecht a toujours été associée à Eduardo dos Santos, en finançant notamment sa fondation.

Enfin, on peut remarquer quelques changements dans le secteur diamantifère au sein duquel Odebrecht était aussi actif, en particulier dans la région de Lunda-Sud. La compagnie a effet vendu ses parts à l’entreprise nationale d’exploitation de diamants Endiama.

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