L’importante baisse des cours du pétrole brut à partir de 2014 a sensiblement modifié la configuration et les pratiques des acteurs pétroliers en Afrique. Si l’Afrique produit peu (8 % de la production mondiale de pétrole en 2016) et ne peut pas compter sur d’inépuisables réserves prouvées (128 milliards de barils), le continent a réussi à demeurer attrayant grâce à la faible demande intérieure – libérant ainsi du pétrole à l’exportation – et à la réorganisation les acteurs pétroliers nationaux et internationaux qui ont dû s’adapter à une conjoncture nouvelle.

Réorganisation des majors privées

Les principales compagnies pétrolières occidentales ont adopté des trajectoires différentes en Afrique face à la baisse du cours du brut.

  • L’exit, qui consiste à abandonner toute activité sur le continent. Bien que ce soit un choix ayant concerné seulement quelques acteurs, on peut évoquer le cas de l’entreprise américaine ConocoPhilipps qui a progressivement vendu tous les actifs dont elle disposait au Nigeria et au Sénégal afin de se concentrer essentiellement sur l’exploitation du gaz de schiste en Amérique du Nord.
  • La Certaines compagnies ont cédé une partie de leur capital afin de se recentrer sur leurs activités les plus sûres. On peut ici penser au cas de Shell et de Chevron qui se sont séparés de nombre de leurs permis onshore et offshore peu profonds. Cette réorientation stratégique n’a cependant pas conduit à une disparition de leurs activités en Afrique puisque ces entreprises ont dans le même temps accentué leurs activités sur les gisements offshore, éloignées des vicissitudes du continent.
  • L’investissement. En dépit du contexte d’incertitude, certaines compagnies ont fait le choix d’augmenter leur présence sur le continent. C’est le cas des sociétés pétrolières dominantes en Afrique : Total et ENI. Total s’est entre autre engagé dans un ambitieux projet d’oléoduc reliant le Lac Albert au port tanzanien de Tanga tandis qu’ENI s’est lancé dans des projets au Ghana et en Angola notamment. Ces deux compagnies sont également les seules à avoir pris la décision d’investir dans l’énergie solaire dans une perspective à la fois de diversification des sources d’approvisionnement des centres d’activités mais aussi de futur marché énergétique alternatif.

Disparités des stratégies des majors étatiques

On trouve également sur le continent de grandes compagnies pétrolières nationales. Comme leurs concurrentes privées, elles ont réagi de manière diverse à la nouvelle configuration du marché du brut.

Les différentes stratégies chinoises : CNCP, Cnooc et Sinopec

La Chine est présente sur le secteur pétrolier africain avec ses trois firmes d’Etat qui s’intéressent à toutes les activités ; de l’extraction offshore et onshore au raffinage. Il s’agit de la China National Petroleum Corporation (CNPC), du China National Offshore Oil Corporation (Cnooc) et de Sinopec. Aux yeux des Chinois, l’Afrique est relativement secondaire par rapport à d’autres continents. Ainsi, la CNPC produit moins de 200 000 barils par jour (b/j).

La CNPC, la première firme d’Etat chinoise à s’être implantée sur le continent, s’est développée à partir de ses premiers permis au Soudan pour ensuite s’étendre au Sahel en profitant des prospections des acteurs occidentaux. Toutefois, la CNPC a perdu beaucoup d’argent lorsqu’elle a décidé, juste avant la crise, d’investir au prix fort au Mozambique ce qui a ébranlé la stratégie africaine de l’entreprise. Ainsi, la plus ancienne firme pétrolière chinoise présente sur le continent africain semble aujourd’hui en stand by, rétive à de nouveaux investissements majeurs.

De ce point de vue, la Cnooc diffère de la CNPC en raison de ses nombreux projets de développement dans lesquels elle est engagée au Nigeria et en Ouganda notamment. Ces projets, cependant, sont menés en collaboration avec des acteurs occidentaux, comme Total ou Tullow Oil.

Quant à la Sinopec, qui opère en Afrique via sa filiale Addax Petroleum, elle a entamé un processus de désengagement vis-à-vis du continent depuis décembre 2017 en mettant en vente quasiment l’ensemble de ses actifs. Cette décision s’explique notamment par la multiplication des affaires de corruption qui ont mené en juillet 2017 à la condamnation de la firme, d’autre part.

La société d’Etat indienne ONGC investit massivement dans le gaz

L’Etat indien dispose de la société Oil and Natural Gas Corporation Ltd (ONGC) qui est relativement peu implantée en Afrique. Avant la crise de 2014, elle ne disposait guère que de participations sur un bloc au Mozambique et de quelques actifs au Soudan. Depuis la crise, l’ONGC a timidement investi en Namibie grâce au rachat d’actifs de la compagnie britannique Tullow Oil.

L’attentisme des Malaisiens de Petronas

La société malaisienne Petronas s’est implantée en Afrique à partir des blocs des sociétés chinoise et indienne pour ensuite se développer en Afrique du Sud en rachetant l’entreprise Engen Petroleum Ltd. En dépit d’investissements au Tchad et en Mauritanie en 1999 et en 2007, Petronas qui vient cependant d’investir en Gambie mène une politique d’expansion timide sur le continent.

Pertamina profite de la crise

La société indonésienne Pertamina s’est intéressée à l’Afrique d’abord via la Libye en 2005 puis via le Soudan en 2007 mais ses activités ont vite décliné. Il est possible que son rachat de la société française Maurel & Prom en 2017, à la faveur de la faiblesse du prix du pétrole, signe son retour sur le continent. En effet, cette décision pourrait permettre de pérenniser ses activités en Afrique.

Petrobras : le grand départ

Le pétrolier brésilien Petrobras et sa filiale Petrobras Oil & Gas B.V. se sont développés dans beaucoup de pays africains dès le début des années 1990 : Namibie, Tanzanie mais surtout Angola et Nigeria. Cependant, en novembre 2017, Petrobras a signifié son départ du continent lorsqu’il a mis en vente l’ensemble de ses permis d’exploration. Ce choix peut s’expliquer par le contexte du terrible scandale de corruption qui secoue Petrobras – scandale d’ailleurs intimement lié à certains pays africains – et des coûteux investissements dans l’offshore brésilien auxquels il a concédé.

Les sociétés russes envoient des signaux contradictoires

La Russie est peu présente en Afrique. Il est vrai que de nombreux accords de principe ont été signés mais Gazprom continue de se limiter à l’achat de gaz naturel liquéfié au Cameroun et sa présence en Algérie. Pour sa part, Rosneft a profité de la crise pour investir en Egypte et acquérir une partie de l’immense gisement de Zohr. De la même manière, la société pétrolière russe a porté son attention sur des blocs d’exploration au Mozambique en partenariat avec ExxonMobil. On peut donc imaginer un renforcement des acteurs « publics » russes en Afrique. La société privée Lukoil, extrêmement liée à l’Etat, reste notamment active au Cameroun sur le permis d’Etinde après son départ d’Afrique de l’Ouest.

Les sociétés d’Etat africaines en crise.

Les entreprises publiques d’hydrocarbures africaines ont généralement souffert de la baisse du prix du pétrole qui a aggravé les problèmes d’ordre financier qu’elles rencontraient déjà auparavant. Les cas de la firme nigériane NNPC – paralysée par la baisse des cours – et de l’entreprise angolaise Sonangol – dont la dirigeante, Isabel dos Santos, a été limogée par le nouveau pouvoir politique – illustrent la situation générale des compagnies d’Etat africaines aujourd’hui. Il est cependant possible de souligner une exception avec le cas algérien et la Sonatrach. En effet, les activités de cette firme n’ont pas diminué depuis 2014, étant donné  que le secteur privé à considérablement déserté le pays depuis 2005.

Hétérogénéité des situations pour les firmes indépendantes

Les firmes indépendantes désignent les entités privées du secteur du pétrole qui, sans être des juniors, se distinguent des majors par des ressources bien moindres, et donc par une spécialisation sur l’exploration et la production (alors que les majors peuvent aussi transformer et distribuer le pétrole). Force est de constater cependant que la crise a eu pour conséquence de favoriser la prise de risque des indépendantes.

Anadarko pied au plancher

Anadarko est l’une des indépendantes les plus focalisées  sur l’Afrique. Ses activités d’exploration ont en effet mené à de prometteuses découvertes au Ghana en 2007 et au Mozambique à partir de 2010.

Woodside fait son grand come-back

Après avoir abandonné le continent en 2007 à cause du relatif échec d’un projet en Mauritanie, la société australienne Woodside est revenue en Afrique en 2014, notamment au Gabon en offshore. Elle a ensuite mené une stratégie de rachat d’actifs de sociétés tels que ceux de ConocoPhillips au Sénégal.

Perenco, la société familiale qui ne cesse de monter

Perenco s’est imposé comme le plus important producteur de pétrole au Gabon, en République Démocratique du Congo et au Cameroun. A la faveur de la crise de 2014, Perenco a affiné sa stratégie en cherchant à proposer de faibles coûts de développement des gisements matures en onshore ou offshore peu profond. L’ambition de Perenco s’est concrétisée en 2017 par le rachat de nouveaux gisements appartenant à Total au Gabon en février 2017.

L’effort des juniors

Les juniors désignent des compagnies pétrolières qui produisent moins de 100 000 b/j. Flexibles, elles peuvent également s’atteler à l’extraction lorsqu’elles en ont les moyens mais toujours en partenariat.

Les deux leaders : Kosmos Energy et Tullow Oil

Les deux juniors leaders en Afrique sont les entreprises Kosmos Energy et Tullow Oil qui ont la double particularité d’être quasi-exclusivement présentes sur le continent et, ce, depuis longtemps. On remarque que la crise n’a pas freiné leurs activités puisque c’est Kosmos Energy qui a découvert en premier le gisement de Tortue (Mauritanie/Sénégal) en 2015. L’entreprise a également acquis des permis d’exploration au large de la Guinée équatoriale à la fin de l’année 2017. Du côté de Tullow Oil, la présence de l’entreprise sur le continent s’est accélérée depuis 2014. Elle a en effet acheté des permis d’exploration en Zambie et dans les offshores namibien et ivoirien.

Des petits nouveaux très dynamiques

On remarque par ailleurs que la crise a permis l’émergence de nouvelles juniors, restées jusque-là discrètes. C’est le cas de Delonex Energy qui a multiplié les projets d’exploration au Mozambique et en Ethiopie tout en acquérant une partie des actifs d’une autre compagnie pétrolière, United Hydrocarbon. L’exemple de la société Impact Oil & Gas est également éloquent. Fondée en 2009, cette dernière a réussi à s’implanter très rapidement en Afrique du Sud, en Namibie, au Gabon et dans la zone commune entre le Sénégal et la Guinée-Bissau grâce aux très bons contacts qu’elle a noués avec le secteur de la finance et les grandes sociétés pétrolières.

Les juniors nigérianes essayent de consolider leurs positions

Bien que la plupart des juniors soient occidentales, le Nigeria et l’Afrique du Sud ont rendu possible l’éclosion de firmes africaines privées. Au Nigéria, leur spécificité tient à leur origine, puisque la plupart d’entre elles ont d’abord amassé des capitaux par le biais d’activités de trading. Ainsi, l’entreprise Oando, d’abord trader, a ensuite investi le secteur pétrolier en rachetant des actifs de ConocoPhillips. Elle produit ainsi aujourd’hui 40 000 b/j. Malgré un faible cours du brut, ces juniors nigérianes sont portées par un contexte favorable à de telles prises de risques. Il se trouve premièrement qu’elles sont bien implantées dans le réseau de distribution de carburant dans un pays au marché potentiel extraordinaire, avec une population de 180 millions d’habitants. Deuxièmement, ces juniors ont bénéficié d’un partenariat avec l’Etat à travers les programmes dits de « swap contracts ». Ces programme avantageux ont permis aux ambitieuses sociétés nigérianes, comme Sahara Energy, Aiteo ou Taleveras, de recevoir de grandes quantités de pétrole brut bon marché de la part de l’Etat en échange de produits pétroliers comme l’essence ou le diesel. Enfin, elles ont reçu le soutien des banques nigérianes, ce qui leur a offert la possibilité d’investir plus aisément dans nombre de projets. Cet environnement favorable à l’émergence de juniors nigérianes a d’ores et déjà permis à certaines d’entre-elles de s’implanter ailleurs en Afrique, notamment en Guinée équatoriale et en Côte-d’Ivoire.

Les juniors sud-africaines en ordre dispersé

En Afrique du Sud, deux juniors ont une trajectoire remarquable : Efora Energy et Dig Oil. Ces dernières sont présentes ailleurs en Afrique, notamment en RDC. Mais l’expansion de firmes nationales privées est limitée par la faiblesse des réserves présentes en Afrique du Sud, contrairement au Nigeria.

Les nouveaux acteurs de l’exploration/production

La baisse de rentabilité du rôle d’intermédiaire depuis 2014, mis sous pression par les opérateurs afin de réduire les coûts, et l’arrivée de nouveaux investisseurs (les traders, les banques chinoises et africaines…) au détriment des anciens (banques occidentales), a modifié les pratiques d’acteurs exogènes qui vont de plus en plus se tourner vers l’exploration/production.

Les traders investissent l’e&p

De manière comparable aux traders nigérians qui se sont reconvertis dans le pétrole, les traders européens Glencore et Vitol se sont également tournés vers l’exploration et la production. Cette expansion s’est faite à la fois par le rachat de pétroliers en difficulté, dès 2014, et par l’obtention de permis d’exploration.

Les sociétés de services se lancent dans quelques projets d’e&p

Quant aux sociétés de services, elles ont également profité de la conjoncture pour se développer. Citons le cas de BW Offshore, dont le cœur d’activités est la location d’embarcations capables de récupérer le brut en offshore, qui a racheté une junior canadienne en difficulté financière, Harvest Natural Resources, avant de prendre la majorité du capital d’un projet pétrolier au Gabon.

D’anciens cadres de majors créent leur firme

La crise du pétrole en 2014 a entrainé une réduction des effectifs et donc au départ de nombre de personnels qualifiés qui ont ainsi pu créer de nouvelles firmes à partir de travailleurs expérimentés, comme Trident Energy fondée en 2016 par d’anciens cadres de Perenco. Dès octobre 2017, Trident Energy s’est implanté en Guinée Equatoriale afin de mener des explorations.

Conclusion

Les firmes pétrolières privées qui ont réussi à rester malgré les difficultés sur le continent (voire même à émerger et se développer) sont celles qui ont le plus mis l’accent sur l’exploration, tant du point de vue quantitatif (budget) que qualitatif (personnel expérimenté et qualifié).

Pour les majors d’Etat, la situation post-2014 a entrainé au minimum une stagnation, au pire un désengagement, à l’exception de l’indonésienne Pertamina.

En dépit des recompositions depuis 2014, il est frappant de constater l’interdépendance croissante des différents acteurs. Les juniors qui permettent de formidables découvertes, comme celle du gisement de Tortue, ont besoin du savoir-faire et des capitaux des majors pour les mettre en valeur et les exploiter. Mais les majors ont également besoin de la grande capacité de prise de risques des juniors dans l’exploration.

Analyser les évolutions des stratégies d’acteurs pétroliers en Afrique depuis 2014 met en lumière les zones au plus grand potentiel : le bassin Mauritanie, Sénégal, Guinée-Bissau et Guinée qui comprend le gisement de Tortue ; l’Afrique de l’Est, au Mozambique, en Tanzanie, en Ouganda et au Kenya.

 

Synthèse de la note de Benjamin Augé (réalisée par Luc-Yaovi Kouassi), disponible en intégralité via le lien suivant : www.ifri.org

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