Comment comprendre la chute de Robert Mugabe qui, en l’espace de quelques semaines seulement, a progressivement perdu les rennes d’un pays qu’il tenait depuis 37 ans ? Le déclencheur immédiat de cette chute se trouve dans le limogeage du vice-président Emmerson Mnangagwa le 6 novembre 2017. Cela a exacerbé l’opposition entre deux factions concurrentes : la faction Generation 40 (G40) dont la figure la plus connue est la femme du président Grace Mugabe ; et la team Lacoste, faction du « crocodile », surnom de Mnangagwa. Cette opposition factionnelle a sapé les fondements du pouvoir de Robert Mugabe et provoqué une intervention militaire qui a permis le retour en grâce d’Emmerson Mnangagwa. Depuis lors, de nombreux éléments témoignent de la forte influence des militaires pour préserver leurs intérêts politiques et économiques.

L’effondrement des piliers de l’autorité de Robert Mugabe

Ce bouleversement soudain à la tête de l’État s’inscrit dans un processus plus profond de délitement des structures de pouvoir sur lesquelles se reposait jusqu’alors Robert Mugabe. Au-delà de sa légitimité historique tirée de son statut de figure de l’indépendance, celui-ci fondait sa position dominante sur trois piliers : le maintien d’un équilibre entre les factions politiques, l’assurance de la loyauté de l’appareil sécuritaire à son égard et le soutien, au moins tacite, des puissances internationales envers lui. C’est précisément parce que ces structures se sont progressivement dérobées de l’emprise de Robert Mugabe que celui-ci a été contraint de démissionner.

La perte de contrôle des luttes factionnelles au sein de la ZANU-PF (Union nationale africaine du Zimbabwe-Front Patriotique)

La ZANU (devenue ZANU-PF) est le parti hégémonique qui domine la vie politique du Zimbabwe depuis l’indépendance en 1980. Dirigé par Robert Mugabe jusqu’à l’intervention militaire de novembre 2017, ce parti a toujours été le lieu d’une intense compétition politique entre différents groupes d’individus afin de capter les positions de pouvoir étatiques et paraétatiques. Lorsque les tensions produites par cette compétition devenaient trop vives, Robert Mugabe intervenait pour jouer le rôle d’arbitre, afin de délégitimer un candidat trop ambitieux ou de désamorcer une crise qui aurait pu le conduire à sa perte. Si ce mode de régulation des conflits entre élites fonctionna – comme dans le cas de la rivalité entre Joice Mujuru et Emmerson Mnangagwa pour s’imposer comme successeur entre 2004 et 2014 – il échoua à résoudre le conflit entre la team Lacoste et la faction G40 en 2017. Cette confrontation avait pour objet la succession de Robert Mugabe mais revêtait également une opposition générationnelle dans la mesure où la G40 regroupait un personnel politique plus jeune, moins lié à l’armée et davantage urbain et éduqué.

En tranchant de manière abrupte en faveur de la faction coalisée autour de sa femme, Robert Mugabe rompit avec le système de régulation des cadres qui se déroulait traditionnellement au sein de la ZANU-PF. C’est un événement relativement anodin qui précipita la crise : dans un contexte de fortes tensions entre la team Lacoste et la faction G40, le couple présidentiel fut hué par une foule supposément acquise au vice-président Mnangagwa le 4 novembre 2017. Ceci provoqua une réponse inhabituellement radicale de la part du président : sur les conseils de sa femme, Robert Mugabe limogea Emmerson Mnangagwa dès le 6 novembre et procéda à des purges contre les fidèles de ce dernier. Ces purges provoquèrent l’intervention de l’armée et le retournement du parti contre lui et, in fine, sa démission de la présidence le 21 novembre.

La suprématie militaire dans l’appareil sécuritaire

Avant la chute de Robert Mugabe, la loyauté de l’appareil sécuritaire zimbabwéen était partagée entre les deux factions. D’un côté, les renseignements et la police supportaient la faction G40, tandis que, de l’autre côté, l’armée était acquise à Mnangagwa et à sa faction.

Le renvoi d’Emmerson Mnangagwa a eu pour conséquence de fortement mobiliser les soutiens de ce dernier. Le ressort principal de cette réaction réside dans l’attachement de l’armée envers la génération issue de la lutte anticoloniale à laquelle appartient Mnangagwa. Ayant pris les armes contre le régime raciste de Ian Smith, cette génération modela directement la vie politique postcoloniale, à travers les organisations du Zimbabwe African National Union (ZANU) et du Zimbabwe African People’s Union (ZAPU) qui fusionnèrent au sein du ZANU-PF après plusieurs années de conflit en décembre 1987. L’armée, pour qui la guerre d’indépendance constitue toujours un épisode fondateur, considéra donc comme intolérable la purge d’anciens freedom fighters. Avec le soutien d’unités le protégeant des tentatives d’arrestation de la police pro-G40, Constantino Chiwenga, commandant des Forces de Défense du Zimbabwe (ZDF), affirma ainsi publiquement dès le 12 novembre son opposition aux purges opérées par le régime depuis l’éviction du vice-président. Dès le lendemain, les forces armées se déployèrent dans la capitale Harare, occupèrent les principaux centres névralgiques et mirent aux arrêts le chef de la police et divers fidèles de Mugabe. La police – seule force capable de répondre physiquement à l’armée – fut donc rapidement neutralisée. Sans causer de victimes, l’intervention de l’armée se cantonna à la poursuite de son objectif : le démantèlement de la faction G40 au sein de l’État et du parti et la réhabilitation d’Emmerson Mnangagwa dans la sphère politique.

Non-dénonciation du coup d’Etat et absence de soutiens internationaux 

Les événements qui ont conduit à la démission de Robert Mugabe n’ont pas provoqué de réactions parmi les acteurs internationaux, que ce soit pour soutenir Robert Mugabe ou pour condamner l’intervention armée. Seul le président en exercice de l’Union africaine, Alpha Condé, appela au « retour à l’ordre constitutionnel » après avoir qualifié l’intervention de l’armée sur la scène politique de « coup d’État militaire ». Mais cette déclaration resta sans effet pratique, permettant ainsi aux militaires et à Emmerson Mnangagwa de bénéficier de la mansuétude de la communauté internationale. Pourtant, un certain nombre d’éléments objectifs auraient pu permettre de qualifier ces événements de coup d’État ou de putsch. En effet, la Constitution nationale interdit à la section 208 aux membres des services de sécurité « d’agir de manière partisane ou de promouvoir les intérêts de tout parti politique ou de toute autre cause politique » tandis que « seul le Président […] a le pouvoir », au terme de la section 213, « d’autoriser le déploiement des Forces de défense et de déterminer l’utilisation opérationnelle des Forces de défense ».

Cette absence de réaction ferme de la communauté internationale peut s’expliquer différemment en fonction des intérêts des acteurs. Du côté des chancelleries européennes, le Royaume-Uni, ancienne puissance colonisatrice, est celle qui a pris la position la plus claire. Cible de choix des diatribes anti-impérialistes de Robert Mugabe, le Royaume-Uni s’était rapproché d’Emmerson Mnangagwa avant que n’éclate la crise. Londres ne fit donc que réitérer son soutien lors de l’arrivée au pouvoir de ce dernier.

Quant à la Chine, elle semble avoir pris la décision de ne pas soutenir Robert Mugabe conformément à son principe de non-ingérence. Au moment du limogeage de Mnangagwa, le commandant des ZDF, Constantino Chiwenga, se trouvait à Pékin où il reçut la confirmation de la position chinoise, ce qui a probablement renforcé la détermination de la team Lacoste.

Les chancelleries africaines ont adopté une position quelque peu surprenante compte tenu des liens qu’elles entretenaient avec le régime de Mugabe. Partagées entre le désir de remplacer un Robert Mugabe perçu comme un dictateur et la crainte de légitimer un recours à la force militaire dans leur propre pays, elles sont restées relativement effacées. C’est pourtant en Afrique que se trouvaient les plus importants alliés de Robert Mugabe, que ce soit dans les organisations régionales telles que l’Union africaine ou la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), ou auprès de certains États puissants. Parmi ces États, l’Afrique du Sud, à rebours de l’implication passée de Thabo Mbeki favorable à Robert Mugabe, a semblé en retrait. Président en exercice de la SADC, Jacob Zuma était personnellement moins proche du président zimbabwéen que son prédécesseur. Par ailleurs, Jacob Zuma était confronté à des tensions au sein de son parti, l’African National Congress (ANC), détournant ainsi son attention des questions internationales. La crainte de s’immiscer dans une crise pouvant déboucher sur des déplacements de population a pu constituer un facteur inhibiteur (le Zimbabwe et l’Afrique du Sud partageant une frontière commune), surtout lorsque l’on connaît les fortes tensions que génèrent régulièrement la présence des communautés étrangères en Afrique du Sud. Enfin, il ne faut pas mésestimer le rôle joué par les représentants des ZDF et de la faction Lacoste, qui ont tenté de convaincre leurs homologues de l’ANC qu’il s’agissait d’un conflit interne à leur organisation politique et qu’ils maitrisaient la situation.

Le poids de l’armée dans les affaires politiques et économiques du pays

Une confusion historique du politique et du militaire 

L’indépendance du Zimbabwe, acquise par la lutte armée, constitua le creuset de la rencontre entre le militaire et le politique. En 1980, les accords de paix fondèrent une armée nationale réconciliée qui regroupait les branches armées des deux organisations anticoloniales (la ZAPU avec la Zimbabwe People’s Revolutionary Army – ZIPRA ; et la ZANU avec la Zimbabwe African National Liberation Army – ZANLA) ainsi que l’armée de l’ancien pouvoir blanc de Rhodésie (les Rhodesian Security Forces – RSF). Peter Walls, ancien Commandant des forces armées rhodésiennes, fut chargé de superviser la fusion de l’ancienne armée rhodésienne avec la guérilla. L’intégration militaire visait à la fois à éviter un nouveau conflit civil et à valider la démarche de réconciliation nationale. Toutefois, des tensions sont rapidement apparues entre Mugabe et Peter Walls jusqu’à la révocation de ce dernier, quelques mois seulement après sa prise de fonction. L’intégration militaire fut alors confiée à un proche de Robert Mugabe, Emmerson Mnangagwa, en tant que ministre de la Sécurité nationale. Un rapport de force déséquilibré en faveur de la ZANU/ZANLA ne fit que se creuser, ce qui conduisit d’abord à un départ des cadres de la RSF puis à une violente marginalisation des anciens membres de la ZIPRA dans un contexte de quasi-guerre civile entre la ZAPU et la ZANU. Ainsi, en l’espace de quelques années après l’indépendance, un glissement progressif s’opéra au niveau de l’armée et du pouvoir exécutif au point d’arriver à un alignement politique entre le pouvoir exécutif, contrôlé par les civils de la ZANU, et l’armée, contrôlée par la ZANLA. Ces deux entités se confondent encore, leur interdépendance étant fondée sur ressources de nature politique, foncière ou financière. Cette collusion s’illustra tragiquement lors de l’opération Gukurahundi, dans les années 1980 ou, plus récemment, dans les années 2000, lorsque les forces militaires furent utilisées pour intimider, infiltrer voire réprimer violemment les militants du parti d’opposition Movement for Democratic Change (MDC).

En novembre 2017, cet équilibre entre le civil et le militaire a subi deux évolutions inédites. Pour la première fois dans l’histoire du pays, l’armée ne respecta pas sa subordination au pouvoir politique civil et eut pour cible non pas des opposants extérieurs à l’Etat ou au parti mais une faction au sein même de la ZANU-PF. Toutefois, c’est parce que l’armée souhaitait conserver l’équilibre des pouvoirs forgé depuis la guerre d’indépendance qu’elle est intervenue. Elle se sentit en effet menacée par la montée en puissance d’une faction risquant de modifier les liens historiques entre le politique et le militaire.

Les intérêts économiques des militaires

La confrontation entre les militaires et le pouvoir de Robert Mugabe, de plus en plus influencé par sa femme et la faction G40, doit également se comprendre en tenant compte de liens clientélaires. Le pouvoir civil s’est en effet toujours assuré d’offrir des ressources aux militaires. Ainsi, la réforme agraire au début des années 2000 a notamment profité aux acteurs du système de sécurité tandis qu’Emmerson Mnangagwa, ministre de la Défense entre 2009 et 2013, encouragea l’intégration des militaires au sein des entreprises publiques. L’armée profita également de son intervention en faveur du gouvernement Kabila pour faire main basse sur une partie des ressources congolaises. Plus récemment, elle se vit octroyer de nombreux intérêts dans les champs diamantifères de Marange, à l’Est du Zimbabwe.

Néanmoins, en décembre 2016, le gouvernement zimbabwéen cessa les activités diamantifères en raison de leur extrême opacité. Cela remit en cause une partie des intérêts économiques de l’armée, concourant sans doute à la rapidité avec laquelle l’armée se détourna de Mugabe l’année suivante.

Une présence militaire renforcée au sein de l’administration

Emmerson Mnangagwa a participé à la guerre d’indépendance au sein de la branche armée de la ZANU. De 1980 à 1988, il fut ministre de la Sécurité nationale et participa à la réorganisation de l’armée. Puis, entre 2009 et 2013, il fut ministre de la Défense. Ce sont bien des liens d’interdépendance qui unissent Mnangagwa et l’armée. En effet, c’est cette dernière qui permit le retour aux affaires de l’ancien vice-président après qu’il ait été destitué le 6 novembre. Pour l’armée, Mnangagwa constitua une caution civile leur permettant d’agir sur la scène politique.

Bien que la présence de militaires dans l’administration soit loin d’être récente au Zimbabwe, le phénomène s’est accentué depuis l’arrivée de Mnangagwa. Tandis qu’auparavant les militaires avaient tendance à ne pas investir directement le champ politique, un certain nombre d’entre eux ont récemment été nommés à des postes gouvernementaux. Citons Constantino Chiwenga qui a été « promu » vice-président après son rôle décisif dans la chute de Robert Mugabe ou encore Sibusio Moyo, général de l’armée nationale, qui dispose maintenant du ministère des Affaires Etrangères et du commerce international.

En conclusion, le rôle que l’armée a joué dans la transition entre Mugabe et Mnangagwa montre la persistance – voire même le renforcement – de sa place structurante l’espace politique zimbabwéen. Dès lors, la rhétorique démocratique et néolibérale que déploie à l’envi le nouveau président à ses partenaires internationaux peut être légitimement nuancée. Le scrutin d’août 2018 constituera une étape importante pour légitimer le régime en place, un scrutin organisé dans le respect des standards démocratiques serait en effet un signal encourageant. Que ce soit pour ces élections ou celles de 2023, Emmerson Mnangagwa, la ZANU-PF et l’armée seront-ils prêts à renoncer au pouvoir ? L’actuel poids de l’armée dans les rouages de l’État et du parti encourage à questionner l’acceptation d’une éventuelle défaite électorale.

 

Synthèse de la note de Victor Magnani (réalisée par Luc-Yaovi Kouassi), disponible en intégralité via le lien suivant : www.ifri.org

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