Lieve Joris fait partie de la grande et honorable famille des écrivains voyageurs. Depuis son premier livre Mon oncle du Congo (1990) jusqu’à celui-ci publié en néerlandais en 2013, tous ces ouvrages sont des récits de voyage. La plupart de ces voyages se déroulent en Afrique et, plus particulièrement, en République démocratique du Congo malgré quelques escapades infidèles au Moyen-Orient (Les portes de Damas) et dans d’autres Afriques (Mali Blues, La chanteuse de Zanzibar).

Commencée en 1990, sa saga congolaise la conduit vingt-trois ans plus tard très naturellement dans ce que Fernand Braudel appelait l’économie-monde. Dans son dernier ouvrage, Lieve Joris s’efforce de comprendre l’insertion de l’économie congolaise dans l’économie-monde. Pour cela, il lui faut faire un voyage circulaire de l’Afrique à l’Afrique en passant par deux haut-lieux de la géographie économique contemporaine : Dubaï et la Chine. Elle suit ainsi les nouvelles routes du commerce international. C’est à Dubaï qu’elle retrouve les frères Duseja, commerçants indiens rencontrés par hasard dans l’Est de la RDC et qui, de Dubaï, dirigent un réseau commercial important en Afrique. Très prisée par des commerçants qui affluent de toute l’Afrique, Dubaï est un gigantesque supermarché : les aventures et mésaventures des commerçants africains dans cette Babel du commerce pourraient donner naissance à une encyclopédie. Le chapitre que Lieve Joris consacre à l’art du chargement des containeurs par les commerçants africains pourrait en être l’introduction. De Dubaï, elle remonte la route du commerce vers sa source comme on remonte un fleuve. Cette source est évidemment la Chine. Guangzhou (l’ex-Canton) est pour les commerçants africains la porte d’entrée obligée de cette usine géante qu’est devenue la Chine.

En accompagnant des commerçants africains à Guangzhou (dont son ami Malien Cheikhna qu’elle retrouvera à la fin de son récit dans son magasin de Poto-Poto, le grand marché de Brazzaville), Lieve Joris donne à voir la réalité de la mondialisation par le bas avec ses profits et ses pièges. Guangzhou est une sorte de Wall Street du commerce transcontinental où les usines chinoises renvoient les Africains à leur sous-développement (« Nous sommes l’objet de la mondialisation. Nous avons raté le rendez-vous du donner et du recevoir, comme disait Léopold Senghor, le président du Sénégal – nous sommes restés du côté du recevoir. », dit un des interlocuteurs de Lieve Joris) et où on peut gagner gros mais aussi perdre gros. La compétition internationale y est intense, y compris entre Africains, et elle produit un monde de commerçants hyper-capitalistes et hyper-stressés : ils vivent dans l’angoisse de la mauvaise affaire qui les ruinera. Dans cet univers, la débrouille ou la magouille sont des règles de base ; les interactions entre hommes d’affaires chinois et africains mêlent clientélisme et racisme ; les stratégies de séduction des élites africaines par les autorités chinoises contrastent avec le racisme quotidien que subissent les Africains installés en Chine ; et les nécessités du commerce international donnent lieu à des vies déracinées et de nouveaux métissages culturels.

Mais l’histoire de la relation entre la Chine et l’Afrique ne se réduit pas au commerce et à une « affaire de gros sous ». C’est là sans doute le principal apport de ce livre par rapport à ceux qui traitent de la Chinafrique. Lieve Joris ne se contente pas de regarder la Chinafrique du point de vue de ses amis commerçants africains, elle passe de l’autre côté et regarde aussi la Chinafrique du point de vue chinois. En Chine son chemin bifurque des Africains aux Chinois et elle découvre que l’intérêt des Chinois pour l’Afrique n’est pas seulement commercial et financier mais aussi culturel et intellectuel. L’exotisme associé à l’Afrique suscite en Chine la même curiosité populaire que dans l’Europe du début du 20ème siècle. Alors que les Européens ont exploré l’Afrique il y a un siècle, les Chinois commencent à le faire un siècle plus tard. Leur discours sur l’Afrique n’est ni plus ni moins naïf que celui des Européens d’alors. Cette exploration est à la fois le fait de scientifiques (comme le dépressif professeur Li Baoping qui ne se remettra pas du vol de ses recherches au Cameroun) et de candidats à l’émigration. Partie en Chine avec des Africains, Lieve Joris revient en Afrique avec des Chinois en suivant Shudi qui a émigré en Afrique du Sud dans les années 90 et s’y est installé à force d’abnégation. Sa trajectoire d’émigration qui symbolise celle de nombreux Chinois en Afrique – fonder une famille et ouvrir des magasins – conduit Lieve Joris à s’interroger sur l’épreuve qu’elle constitue et le sort de ceux qui n’ont pas réussi.

La méthode de Lieve Joris pour comprendre la mondialisation par le bas, celle des destins individuels, est inspirée à la fois par le journalisme et une certaine sociologie : vivre chez les acteurs, voyager avec eux, rentrer dans leur quotidien, dans leurs projets, leurs espoirs et leurs déceptions. Son dernier livre se situe donc aux frontières de la sociologie et du récit d’exploration. Et sa conclusion sur ces vies mondialisées vaut la peine d’être écoutée : « leurs vies ne se touchent pas, elles avancent en parallèle ».

Thierry Vircoulon