Dans le cadre de l’Observatoire de l’Afrique centrale et australe, l’Ifri a co-organisé avec la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées (DGRIS), cette conférence sur le Mozambique, le 23 Janvier 2020. Les interventions sont disponibles sur la page Soundcloud de l’Ifri.

Les élections générales de 2019 ont confirmé la mainmise du FRELIMO malgré l’implication de cet ancien mouvement de libération dans des affaires de corruption qui ont détérioré les finances publiques et la confiance des bailleurs internationaux. Par ailleurs, la mort de l’opposant historique, Alfonso Dhlakama, en 2018, conduit à s’interroger sur les reconfigurations politiques dans un pays marqué à la fois par des perspectives économiques liées à la découverte de gisements gaziers, et par l’inquiétude que génère l’émergence d’éléments islamistes radicalisés dans la province de Cabo Delgado.

Les élections de 2019

« Les élections de 2019 : une analyse sur la base de l’observation faite par les organisations de la société civile » – Domingos do Rosario (Université Eduardo Mondlane)

« Les élections en Zambézie » – Corinna Jentzsch (Université de Leiden)

« Est-ce que le Frelimo a créé l’Al Shabaab ? Les élections mozambicaines vues de Cabo Delgado » – Sergio Chichava (Institute of Social and Economic Studies – IESE)

Modérateur – Eric Morier-Genoud (Université Queen’s de Belfast)

L’insurrection islamiste et la Renamo

« Deux ans d’insurrection au nord Mozambique. Que sait-on des insurgents, leurs origines et des dynamiques à l’oeuvre ? » – Salvador Forquilha (Institute of Social and Economic Studies – IESE) & Eric Morier-Genoud (Université Queen’s de Belfast)

« L’hypothèse d’un ‘’État fragile’’ et l’insurrection islamiste au Mozambique : une réflexion à partir de Cabo Delgado » – Regio Conrado (LAM Bordeaux),

« La Renamo comme parti politique armé : une analyse de ses (anciens) combattants et la campagne électorale de 2019 » – Nikkie Weigink (Université d’Utrecht) & Michel Cahen (LAM Bordeaux)

Modérateur – Marc-Antoine Pérouse de Montclos (IRD)

Géopolitique et économie

« La Vale à Tete : quelles leçons pour le Mozambique ? » – Mathias de Alencastro (Brazilian Center of Analysis and Planning – CEBRAP)

« Au-delà des fantasmes : qu’attendre du développement du gaz mozambicain ? » – Benjamin Augé (Ifri)

« Mozambique’s Foreign Policy under Nyusi » – Alex Vines (Chatham House)

Modérateur – Salvador Forquilha (Institute of Social and Economic Studies – IESE)

 

Les élections de 2019

  • Les élections de 2019, une analyse sur la base des observations faites par les organisations de la société civile – Domingos do Rosario (UEM)

Les derniers résultats des élections mozambicaines ont donné le Frelimo vainqueur avec 73 % des voix. Ce résultat a constitué une surprise, y compris pour le Frelimo. Par ailleurs, onze gouverneurs de province ont été élus dans les régions où la Renamo a toujours obtenu la majorité des voix depuis 1994. Qu’est ce qui explique cette victoire ?

Avant de répondre à la question, il faut revenir sur le contexte :

  • Négociations sur l’exploitation des gisements de gaz naturel avec une forte présence du Frelimo dans les négociations
  • Première fois que la Renamo se présente sans son leader historique, Afonso Dhlakama
  • Climat de fortes tensions sécuritaires et politiques
  • Première fois que les gouverneurs de province devaient être élus au suffrage universel
  • Résultats mitigés pour le Frelimo lors des élections municipales de 2018
  • Crise économique et la dette cachée qui a discrédité le Frelimo

Le Frelimo a commandé un sondage peu avant les élections pour évaluer les tendances du vote de 2019 et le résultat montrait qu’il allait perdre les élections et serait en difficultés dans plusieurs parties du territoire. Deux mesures ont alors été prises : le renouvellement du mandat de la commission électorale et la décentralisation de la fraude. Quelques preuves de la fraude durant le processus électoral :

  • Lors du recensement: refus d’accréditation des observateurs, détention des observateurs par la police, la distribution inégale sur le territoire des agents chargés de l’inscription des électeurs en faveur des régions favorables au Frelimo, l’exclusion du recensement électoral d’électeurs basés dans les régions favorables à l’opposition, la manipulation du fichier électoral…
  • Pendant la campagne: utilisation abusive des ressources de l’État par le Frelimo (logistique, media public, agents publics, finances publiques, revenus du gaz), financement par l’entreprise TOTAL, extrême violence des forces de sécurité contre les sympathisants de l’opposition.
  • Election/dépouillement: sur 17000 observateurs, 3000 n’ont pas été accrédités. Les observateurs indépendants ont été empêchés de faire leur travail ; les procès-verbaux ont été falsifiés à la faveur du Frelimo. Or, la majorité des missions d’observation électorales ont expliqué que cette élection était libre, juste et transparente. L’UE a eu des réserves mais l’UA a confirmé les résultats.

Malgré ces fraudes, il faut relever la faiblesse de l’opposition. Le MDM n’a rien fait pour susciter l’adhésion de la classe moyenne et des jeunes. La Renamo n’a rien fait de plus que ce que son leader historique faisait et qui reste insuffisant pour une population souhaitant plus d’engagements des responsables politiques pour défendre leurs intérêts. La Renamo avait aussi des problèmes internes et n’a construit aucune stratégie politique particulière ou novatrice.

  • Les élections en Zambézie – Corinna Jentzch (Université de Leiden)

Il est important de s’attarder sur cette région car la Zambézie est la deuxième province la plus peuplée du Mozambique avec plus de 5,2 millions d’habitants. Traditionnellement, la Zambézie constitue le principal bastion de la Renamo qui y a toujours gagné les élections par le passé. Ainsi, tout le monde s’attendait à la victoire de la Renamo dans cette province. Or après l’annonce des résultats et la défaite du candidat de la Renamo, aucune contestation et aucune manifestation n’a été observée. Comment expliquer ce calme ? On peut dénombrer trois principales raisons :

  • La population semblait résignée car il y a un très grand écart de voix entre le candidat victorieux du Frelimo et celui de la Renamo.
  • La population a un déficit de confiance envers les institutions publiques de manière générale.
  • S’afficher en tant que sympathisant de l’opposition est une situation inconfortable car cela limite l’accès à l’emploi et aux avantages sociaux.
  • Est-ce que le Frelimo a créé l’Al Shabaab ? Les élections mozambicaines vues de Cabo Delgado – Sergio Chichava (IESE)

Cabo Delgado est désormais la province mozambicaine la plus connue au sujet du gaz et des violences. Depuis le 5 octobre 2017 cette province, limitrophe à la Tanzanie, est en proie aux insurrections de groupes djihadistes qui se nomment Al Shabaab. Les motivations ne sont pas encore très bien connues. Cependant on sait qu’ils s’opposent à l’État laïc et prêchent un islam radical. Concernant les élections, il s’agit de voir comment le conflit dans la province a influencé les élections :

Perturbation des recensements et du vote : à Cabo Delgado, dans les lieux affectés par les violences, il y a eu des retards pour l’ouverture des bureaux de vote, certains bureaux n’ont même pas été ouverts ; les djihadistes interdisaient à la population d’aller voter, ils ont vandalisé certains lieux de vote ; la violence s’est concentrée dans les chefs-lieux de districts ; les candidats devaient y faire campagne sous escorte militaire. D’après les estimations de la commission électorale, 5 % de la population n’a pas voté dans la province. Le président du MDM, Daviz Simango, expliquait les origines du conflit à Cabo Delgado par le manque d’accès des jeunes du Nord aux ressources dont bénéficient les populations du Sud. Le sud est réputé être favorable au gouvernement. Donc le Frelimo et le gouvernement sont accusés d’utiliser les ressources du Nord pour le bien des populations du Sud. Cette situation est propice à l’enrôlement des jeunes du Nord dans les groupes djihadistes.

D’une certaine façon « Oui » le Frelimo a créé Al Shabaab, pour plusieurs raisons :

  • La pauvreté, l’absence de perspective pour la population locale, le taux de chômage ainsi que la brutalité des forces de l’ordre ont entrainé ou facilité l’enrôlement de la population dans les rangs des insurgés.
  • L’inertie et l’incompétence des services secrets mozambicains (SISE) y a aussi contribué. Depuis le début des années 2010, les leaders musulmans indiquent avoir alerté les autorités de faits comme les prêches radicaux de certains imams, mais aucune mesure n’avait été prise.

Le Frelimo semble avoir profité de cette situation trouble à Cabo Delgado. L’opposition a subi une défaite liée à sa propre faiblesse.

 

L’insurrection islamiste et la Renamo

  • Deux ans d’insurrection au Nord du Mozambique. Que sait-on des insurgés, leurs origines et des dynamiques à l’œuvre ?  – Salvador Forquilha (IESE) & Eric Morier-Genoud (QUB)

Le 5 octobre 2017 marque le début de l’insurrection dans la ville de Mocimboa Da Praia, principalement dans les postes de police pour voler des armes. Les insurgés ont tenu la ville pendant 36 heures, la police n’était pas préparée car personne n’a vu venir ce soulèvement. L’accès au terrain pour mener des recherches sociologiques est assez difficile car les djihadistes ne parlent pas et ne font pas de déclarations publiques. De plus, le gouvernement ne voulait pas que des recherches soient conduites, certains journalistes et chercheurs ont même été arrêtés et empêchés de faire leur travail.

L’intérêt de la recherche était de savoir qui sont les insurgés et quelles sont les motivations de leurs attaques. On constate que derrière ces insurrections se cache une secte religieuse qui suit un processus assez similaire à ce qu’il s’est passé dans le nord-est du Nigéria ; le contexte reste différent. C’est le cas d’un groupe religieux extrémiste fondamentaliste qui décide d’ériger un islam particulier. Ce groupe rejette l’État laïc, veut instaurer la charia et a commencé à se développer dans la région dès 2008. Il s’agit d’un groupe religieux séparatiste qui rejette l’État et le reste de la communauté musulmane. L’État a essayé de réprimer ces groupes et, très vite, les premières confrontations physiques ont été observées. L’hypothèse est qu’en 2015, les insurgés se sont radicalisés face aux répressions de l’armée, au point de s’organiser et se militariser pour préparer les attaques d’octobre 2017.

La dimension religieuse : Il est communément relayé que l’insurrection n’a pas de visage mais à partir de nos recherches, on peut affirmer que le groupe est religieux et qu’il s’est militarisé à partir de 2015. Avant cette date, certaines populations parlaient déjà de la radicalisation de certains groupes religieux.

Le profil des éléments principaux du groupe : L’un des cheikhs connus avait des liens avec des communautés tanzaniennes radicalisées (plusieurs imams venus de Tanzanie sont présents au côté de ce groupe). On trouve des hommes impliqués dans des réseaux d’affaires et des jeunes vivant dans des conditions sociales précaires.

La réponse de l’État : la réponse de l’État a été la répression violente. Mais elle a été inefficace pour plusieurs raisons :

  • Manque de coordination, voire situation de conflit entre différentes unités de l’État (le ministère de la défense, le ministère de l’intérieur, la police et les services secrets).
  • Manque d’expérience de combat des forces de sécurité mobilisées.
  • Manque de connaissance approfondie du contexte local de la part des autorités.
  • Manque de relais et d’informations de la part de services secrets.

Conclusion : Les recherches ont démontré que le phénomène a une dimension religieuse et une dynamique régionale très importante dans un contexte où l’extrémisme violent est présent en Tanzanie, au Kenya et dans les régions des grands lacs.

  • L’hypothèse d’un « État fragile » et l’insurrection islamiste au Mozambique : une réflexion à partir de Cabo Delgado – Regio Conrado (LAM)

Les recherches sur la question de l’insurrection djihadiste au Nord du Mozambique ne permettent pas encore d’expliquer précisément les modalités d’action et le profil social des personnes qui agissent, mais de premiers éléments sont identifiés. La question de l’État est très importante, il s’agit de comprendre les dynamiques de pénétration et d’action de l’État dans le contexte rural et les formes d’appropriation et de contestation de l’État de la part des populations. L’hypothèse de départ est celle d’un État faible ou fragile. Les mouvements insurrectionnels ont un rapport très complexe avec l’État, compris comme celui qui détient le monopole de la violence légitime. Qu’est-ce qu’un État dans ce contexte de fragilité peut faire pour retrouver de la stabilité ?

Cabo Delgado fut à la base ignorée de l’État, une zone oubliée. Il suffit de regarder le taux de pauvreté et l’absence d’infrastructures de tout ordre. Cette province était relativement mise à l’écart dans les projets de développement et c’est aussi le ressenti des populations. Selon une enquête ethnographique, la perception de l’État est très négative et le mépris des forces armées est très important. L’État a un très faible contrôle de la frontière tanzanienne dans cette région. Ainsi, l’insurrection peut paraitre moins liée au fait religieux qu’à des raisons liées aux questions de mal développement.

De surcroit, l’absence presque totale des autorités étatiques et d’autres structures administratives a favorisé cette émergence. C’est dans ce type de région que certains leaders religieux sont installés et agissent selon leurs propres intérêts.

  • La Renamo comme parti politique armé – Nikkie Weigink (Utrecht) & Michel Cahen (LAM)

La Renamo est à la base un groupe rebelle militarisé qui depuis 1992, a été impliqué dans les programmes DDR et est devenu le principal parti d’opposition. En 2012, la Renamo reprend les armes lors d’un conflit armé qui s’est achevé en 2013. Ce conflit était caractérisé par de grandes violences dans le centre du Mozambique, la zone d’influence historique de la Renamo. En 2013, les militants de la Renamo passent une nouvelle fois par un processus de réintégration mais le parti a tout de même maintenu des bases militaires dans le pays.

En 2016, des négociations entre Dhlakama (alors Chef de la Renamo) et Nyusi (Président en exercice et chef du Frelimo) ont eu lieu pour consolider un accord de paix après la victoire du Frelimo aux élections. Cet accord de paix incluait le processus de DDR et la réintégration des combattants de la Renamo dans les forces armées de l’État. Cette intégration a commencé en juillet 2019 et continue jusqu’à ce jour. Actuellement 300 combattants ont été démobilisés et un grand nombre d’armes ont été saisies. La Renamo a donné une liste de 5221 combattants à intégrer dans les forces de sécurité. Ce nombre était bien supérieur à celui attendu et 95 % des membres de cette liste sont des hommes. Mais ce qui est également à noter dans cette liste c’est que l’âge médian est de 53 ans. Cela signifie qu’une large portion de ces personnes sont des anciens combattants de la guerre civile. Nous pouvons affirmer que la majorité d’entre eux ne sont plus réellement des combattants et cela signifie que la réintégration est utilisée par la Renamo comme une rétribution puisque l’intérêt est de permettre à d’anciens combattants d’obtenir des pensions.

La Renamo est à la base un groupe armé et il existe un système de patronage au sein de ce mouvement. La Renamo, depuis 1988, n’a pas du tout la même trajectoire que les autres groupes de guérillas. Les premiers militaires étaient des dissidents de la guérilla menée par le Frelimo. Cependant, ils se constituent comme groupe guerrier durant la période de l’indépendance de la Rhodésie du sud, puis après l’indépendance du Zimbabwe en 1980. Sa trajectoire va lentement se politiser. La Renamo commence à gérer des zones importantes en Zambézie et dans le nord du pays à partir de 1986 puis commence à se « civiliser ». Après 1992, elle devient un parti politique et une institution représentative d’une catégorie de la population.

La Renamo est un parti politique « politiquement faible » : très faible capacité d’élaborer une stratégie, mentalité militariste, président qui était le maitre absolu du parti. Ce dernier meurt le 3 mai 2018 et une période de crise s’est ouverte. Très vite Ossufo Momade a été nommé coordinateur puisqu’étant le seul chef militaire restant. Cependant, il n’était pas représentatif de l’ensemble des militaires de la Renamo. Ossufo Momade devient président en janvier 2019 et mécontente rapidement une partie des militaires d’abord en écartant les proches de Dhlakama, et ensuite en ne les impliquant pas dans le processus de DDR. Une dissidence militaire s’est installée mais dont l’ampleur est difficile à évaluer. La Renamo fonctionne encore comme un groupe militaire où personne ne prend d’initiative et où on attend des ordres. Ainsi, la reprise des armes de la part de la Renamo est une option toujours possible bien que très peu probable.

 

Géopolitique et économie

  • La Vale à Tete : quelles leçons pour le Mozambique ? – Mathias de Alencastro (CEBRAP)

Vale est une entreprise brésilienne arrivée en 2004 au Mozambique pour la réouverture d’une usine de charbon qui datait de la colonisation et devant permettre le désenclavement de Tete. C’était le premier projet en Afrique de cette entreprise qui voulait faire de l’exploitation des mines de charbon un modèle de bonne gouvernance. L’entreprise reprenait à son compte le discours du président Lula sur les retrouvailles du Brésil et de l’Afrique et son principal slogan était « nous sommes ici pour le long terme ». Quinze ans plus tard, Vale est une des entreprises étrangères les plus mal perçues au Mozambique et la production des mines de charbon est suspendue depuis janvier 2020, officiellement pour des raisons techniques. Comment expliquer cet échec du plus grand projet extractif du Mozambique avant l’avènement de l’industrie du gaz ?

Selon l’histoire officielle présentée par Vale, la faute en revient essentiellement aux facteurs exogènes : notamment la chute des cours des prix du charbon et l’instabilité de la politique étrangère brésilienne. Cependant, une perspective différente peut-être évoquée puisque les facteurs de l’échec seraient plutôt endogènes : mauvais choix stratégiques et incapacité/manque de volonté de comprendre la réalité politique et sociale du Mozambique. Vale est une multinationale mais elle est assez inexpérimentée sur le marché international. Elle s’intéresse aux mines de charbon du Mozambique dès les années 1970 mais l’investissement ne démarre qu’en 1997, après sa privatisation tardive par rapport à d’autres conglomérats brésiliens. Cette inexpérience s’est conjuguée à une vision idéaliste de l’investissement dans les pays du Sud. Selon eux, leur expérience au Brésil était un atout pour ce projet en Afrique.

  • Le premier facteur d’échec concerne le discours extrêmement optimiste de Vale calqué sur la rhétorique du gouvernement de l’époque, créant une illusion de modernité. Vale a instauré une stratégie centralisatrice et unilatérale de relation avec les autorités locales au mépris des populations locales à l’image de ce qu’elle a eu l’habitude de faire au Brésil.
  • Le deuxième facteur est le rapport personnalisé de Vale avec l’État. Il est de notoriété publique que Vale doit son investissement au Mozambique à des relations privilégiées avec Armando Guebuza, le prédécesseur de Nyusi. Vale a cru qu’il était suffisant d’avoir de bonnes relations avec les réseaux financiers et politiques de Guebuza pour avoir de bons rapports avec le gouvernement. Cette association avec Guebuza devient problématique après l’arrivée de Nyusi au pouvoir. Pour le nouveau président, affaiblir Vale devient un objectif social et politique. C’est une façon de miner les réseaux de Guebuza et de se distancer d’une entreprise qui devenait très impopulaire.
  • Le dernier facteur est la portée internationale des protestations de Tete. Les mouvements sociaux mozambicains reçoivent l’aide d’ONG brésiliennes et canadiennes, tous mobilisées contre l’entreprise. Ainsi, le mouvement local devient une crise internationale qui contribue à un changement de la perception du Brésil en Afrique. Le gouvernement mozambicain comprend que Vale n’est plus une solution mais un problème et le gouvernement brésilien demande à Vale de limiter les dégâts. C’est donc de mauvais choix stratégiques qui sont à la base de cet échec.
  • Au-delà des fantasmes : qu’attendre du développement du gaz mozambicain ? – Benjamin Augé (IFRI) : 

Découverte de 120 trillions de pieds cubes récupérables à partir de 2010 sur deux blocs. Vers 2032, 60 millions de tonnes devraient être produites par an. A titre de comparaison, le Qatar produit 77 millions de tonnes, le Nigeria 23 millions de tonnes.

Depuis 2004, le Mozambique produit du gaz (Pande et Temane) entièrement exporté vers l’Afrique du Sud.

Qu’est-ce qui est déjà décidé ? : l’utilisation du Floating Liquefied Natural Gas (FLNG) – et les deux premiers trains de liquéfaction de 12,8 millions de Total – Mozambique LNG (à Afungi, province de Cabo Delgado). Le projet d’ExxonMobil Rovuma gaz naturel liquéfié (GNL) de 15,2 millions devrait suivre en 2020. ExxonMobil, ENI et Sasol ont repris des blocs pour la prospection ainsi que Rosneft et Qatar Petroleum.

Qui va acheter la future production ? BP va acheter tout le débit du FLNG et une série de multinationales, principalement asiatiques (EDF/Shell/Tokyo Gas/Tohoku/Cnooc) achètera GNL onshore qui alimentera en grande partie les marchés asiatiques.

Localement, quels développements ? : un projet d’usine de fertilisant (de la compagnie norvégienne Yara International), gas to liquid (Shell), centrale de 250 MW (GL Africa Energy)

Revenus escomptés : difficile à évaluer car le marché est fluctuant et les projets soumis à différentes fiscalités. On estime néanmoins des revenus à hauteur de plusieurs centaines de milliards de dollars à partir de la fin de la décennie. 2013 à 2035 : le PIB devrait être multiplié par 8, 700 000 emplois dont 15 000 directs devraient être créés d’ici 2035.

Gouvernance : les représentants du Frelimo sont particulièrement favorables aux milieux d’affaires par comparaison avec la Tanzanie ou l’Ouganda. Certains membres de la commission politique profitent des nouvelles perspectives économiques comme Alberto Chipande. Malgré l’affaire des dettes cachées, les investissements devraient continuer et l’État en dégagera d’importants revenus.

Personnalités importantes : Esperanca Bias est désormais présidente du parlement / Max Tonela reste en place au ministère des ressources minérales et de l’énergie tout comme Omar Mitha au poste de directeur de la société d’État ENH.

Conclusion : Des projets d’ampleur mondiale ; des difficultés logistiques, sécuritaires et politiques mais qui ne sont pas insurmontables pour les majors ; des revenus considérables qui vont changer l’économie du pays si une gouvernance efficace est mise en place. Le manque de contrepouvoir, notamment en termes d’opposition politique est assez inquiétant. De plus, pendant les premières années d’exploitation, les revenus générés par le Gaz pour le Mozambique seront intégralement consacrés à rembourser des emprunts, il sera politiquement difficile d’expliquer cette absence apparente de revenus supplémentaire à une population qui en attendra les bienfaits

  • Mozambique’s Foreign Policy under Nyusi – Alex Vines (Chatham House)

Le Mozambique compte 31 ambassades et hauts-commissariats, ainsi que 36 consulats à l’étranger. Maputo abrite 49 ambassades et hauts-commissariats, et il y a 35 consulats et autres représentants étrangers au Mozambique. Ceci est significatif de l’attrait et des opportunités du marché mozambicain, en particulier sur le gaz.

En ce qui concerne ses voisins, le Mozambique a compris qu’il avait tout intérêt à rester lié aux pays qui l’ont soutenu durant les guerres de libération, tels que l’Afrique du Sud mais aussi le Zimbabwe, l’Angola et la Namibie. Il existe donc une solidarité mutuelle et des échanges réciproques entre ces pays. Lors des récents accords de paix, la totalité des présidents de la région étaient présents, à une exception près, le président tanzanien qui n’y était pas mais a envoyé l’ancien président. Le Mozambique constitue un véritable corridor commercial pour ses voisins pour accéder à l’océan indien. Lors de la guerre civile, certains voisins comme le Zimbabwe, le Malawi et la Tanzanie ont même déployé des militaires pour aider le Frelimo à protéger ces corridors. La sécurité du Mozambique est une véritable priorité pour les pays de la région.

Le Mozambique possède alors trois nouveaux partenaires de choix : le Rwanda, le Qatar pour le business de pétrole et de gaz et le Kenya. On ne manquera pas de souligner la présence russe qui s’investit aussi du côté militaire. La relation entre Nyusi et Kenyatta est essentielle. Il y a une véritable influence de la part de Kenyatta sur Nyusi en ce qui concerne les enjeux électoraux et les modalités administratives de décentralisation. Sa relation avec Paul Kagamé lui apporte de nombreux conseils sur la constitution d’un État fort et sur les stratégies de rapprochement avec la France.

Enfin, le rapprochement avec la France peut s’observer par les deux premiers séjours officiels du président Nyusi. Il s’est d’abord rendu au Portugal puis en France. L’administration Nyusi est très favorable à Total et perçoit la France comme un voisin et un acteur économique important.

frdgris