Formé aux sciences sociales (science politique, sociologie, études africaines et postcoloniales), Raphaël Botiveau est cinéaste, enseignant et chercheur. Cet ouvrage, issu de sa thèse de doctorat, porte sur un des syndicats ouvriers les plus importants d’Afrique du Sud : le National Union of Mineworkers (NUM). Son travail se fonde sur de multiples terrains de recherche en Afrique du Sud de 2010 à 2012, au cours desquels il a réalisé plus de 100 entretiens dont 70 avec d’actuels ou précédents leaders, des employés et membres du NUM; et effectué près de 50 observations non-participantes : meetings locaux, régionaux ou nationaux, conférences et congrès, etc.

L’ouvrage explore tout d’abord l’agencement organisationnel du NUM, le processus historique de création du syndicat et sa stratégie pour se poser en ultime rempart face à la répression de l’apartheid. Fondé en 1982 dans le contexte d’un renouveau de la lutte anti-apartheid, le NUM est à l’origine un syndicat représentant les intérêts des mineurs noirs. Mandaté par le Council of Unions of South Africa, fédération proche du Mouvement de la Conscience noire, un jeune juriste du nom de Cyril Ramaphosa travailla aux côtés d’un noyau de petits employés administratifs des mines d’or, dont James Motlatsi, président fondateur du NUM et Elijah Barayi, son premier vice-président, pour former une organisation dont l’ambition était de s’imposer comme le principal syndicat du pays. Fort de 55 000 adhérents un an après sa création, le syndicat en comptait 281 000 en 1994. La croissance du NUM fut d’autant plus rapide qu’elle s’intégrait à une dynamique de contestation du système d’apartheid.

La mine de platine de Marikana

En s’appuyant sur une mobilisation croissante dans les mines et en profitant d’évolutions récentes du droit du travail ainsi que de l’attitude plus favorable de certaines entreprises sur la représentation de leurs employés, ses fondateurs sont parvenus à unifier les mineurs noirs de façon pérenne pour la première fois dans l’histoire des mines sud-africaine. Grâce au NUM, les mineurs parlaient enfin d’une seule voix au sein de la puissante Chambre des mines, représentant patronal des grandes compagnies minières du pays. Raphaël Botiveau s’attache ainsi à expliquer la construction et le fonctionnement de la bureaucratie du NUM, qui acquiert progressivement un pouvoir financier et politique considérable au cours des années 1990 et 2000. Déficitaire jusqu’en 1991, le syndicat a ensuite généré des réserves importantes : de l’ordre de 34 millions de rands fin 1994, de 85 millions fin 2006 et de 286 millions fin 2011 (soit environ 17 millions d’euros).

L’auteur consacre une deuxième partie aux stratégies du NUM pour gagner en influence et installer des leaders issus de ses rangs dans plusieurs instances stratégiques de l’Afrique du Sud contemporaine. Ces leaders adoptent une conception originale et multidimensionnelle du leadership, qui est devenue la marque de fabrique du syndicat. Les leaders du NUM sont en effet reconnus pour leur habilité à faire campagne, à décider, à diriger, à fournir des conseils avisés et même à négocier des arbitrages politiques. L’image militante de ce syndicat tient notamment à sa capacité de mobilisation coordonnée, comme lors des grèves de 1987, et à la dimension symbolique forte des grèves de mineurs en général, souvent confrontées à des violentes répressions policières. Toutefois, la principale raison de la pérennité du NUM semble résider dans sa capacité bureaucratique et dans les compétences politiques de ses dirigeants, animés par un fort sentiment d’identité collective et très attachés à leur organisation. Raphaël Botiveau démontre comment les fondateurs du NUM ont construit les structures du syndicat en vue de refléter celles des sociétés minières multinationales que cette organisation a pourtant combattu tout au long de son histoire. Il s’agissait en effet de créer une organisation compétente, capable de servir ses adhérents et d’améliorer leur condition, mais aussi de bâtir une organisation syndicale puissante à même de rivaliser dans son fonctionnement avec les grandes multinationales du secteur minier. L’organisation hiérarchique s’est avérée la clé du succès du syndicat et le NUM est devenue une école de formation pour les cadres syndicaux et politiques de l’Afrique du Sud post-apartheid. L’auteur revient également sur l’adoption par le NUM, à partir de 2002, du « Performance Management System », un système d’évaluation des employés, en place dans les entreprises minières. Cette initiative s’inscrit dans l’évolution des méthodes managériales dans le fonctionnement de l’organisation. Ce mimétisme entre le syndicat et les grandes entreprises du secteur minier joue toutefois un rôle majeur dans la montée des discordes entre les dirigeants du syndicat et une partie de sa base. Au début des années 2010 et notamment lors des grandes grèves de 2012, le NUM est alors marqué par une tension entre des formes managériales de leadership et une représentation syndicale plus traditionnelle, tension inhérente à toute l’histoire du NUM. Raphaël Botiveau met en lumière cette ambivalence à travers la notion de « carrière » emprunté à Howard Becker, en retraçant les évolutions, les positions et les conceptions du rôle du leader.

Jusqu’en 2012, le NUM a été l’une des organisations ouvrières les plus importantes et influentes d’Afrique du Sud. Or, le syndicat de mineurs a perdu son rôle de premier plan à la suite des grèves de 2012 et du massacre de Marikana. En effet, en août 2012, une grève a débuté à Marikana dans une mine de platine exploitée par Lonmin. Le 12 août 2012, des désaccords sur la stratégie à adopter provoquèrent des affrontements entre partisans du NUM, peu favorables à la grève, et d’un syndicat concurrent fondé à la fin des années 1990, l’Association of Mineworkers and Construction Union (AMCU). Ces affrontements ont été suivis, le 16 août 2012, par une répression policière violente qui a fait plus de 34 morts et 78 blessés parmi les grévistes. Il s’agit d’une rupture majeure dans l’histoire du NUM puisque pour la première fois, des travailleurs ont rejeté l’intermédiation de leurs représentants historiques jugés trop proches des entreprises minières. Le NUM a depuis perdu pied dans les mines de platine et dans certaines mines d’or au profit du syndicat rival de l’ACMU.

Massacre de Marikana

Si 2012 et le massacre de Marikana constitue un tournant, la fin de l’apartheid n’est pas envisagée comme une rupture temporelle nette. Raphaël Botiveau démontre en effet que la crise que le syndicat traverse n’est pas seulement le fruit de sa transformation postapartheid mais aussi, plus fondamentalement, le résultat de caractéristiques organisationnelles présentes dès sa création dans les années 1980. La plupart des études portant sur les syndicats comme sur d’autres objets politiques et sociaux de l’Afrique du Sud contemporaine postulent d’une dichotomie entre les périodes d’apartheid et de postapartheid. L’auteur choisit ici au contraire, et il s’agit d’une grande originalité de cet ouvrage, de travailler à partir des continuités et des processus historiques communs à ces deux temporalités. De ce fait, Botiveau met en lumière tout au long de son récit les dynamiques internes du NUM sur le temps long afin d’expliquer le développement, les échecs, les stratégies et les réussites de cette organisation.

Ainsi, Organise or die ? navigue à travers l’histoire social des travailleurs, des mouvements sociaux et des enjeux politiques qui façonnent le paysage ouvrier sud-africain. Au-delà du fonctionnement du NUM, cet ouvrage invite le lecteur à interroger les stratégies actuelles des leaders sud-africains et plus généralement, débordant des seules frontières sud-africaines, il est une illustration des crises du syndicalisme et du rapport à l’Etat démocratique.

 

Recension de l’ouvrage de Raphaël Botiveau, Organise or die ? Democracy and Leadership in South Africa’s National Union of Mineworkers, Wits University Press, 2017.

Réalisée par Katia Djellat