Dans son ouvrage Trier, exclure et policer, Laurent Fourchard traite des métropoles du Nigéria et d’Afrique du Sud. Croisant méthodes historiques et ethnographiques, l’auteur y explore les dispositifs quotidiens d’exclusion, de tri et de contrôle des populations des quartiers populaires pendant les périodes coloniales, postcoloniales et contemporaines. En ce sens, parce qu’elle est un « lieu de commandement, de concentration, de population, de production et de consommation », la métropole constitue un poste d’observation privilégié des pratiques de pouvoir et des stratégies quotidiennes des acteurs. Lagos, Ibadan, le Cap et Johannesburg sont alors les laboratoires dans lesquels Laurent Fourchard analyse les ingénieries bureaucratiques, politiques et sociales africaines dans la fabrique de l’exclusion, le tri des populations et la production de la violence. En outre, l’auteur s’inscrit dans la sociologie française classique, celle qui relie Michel Foucault à Paul Veyne, et se focalise sur les rapports de pouvoir au quotidien afin de construire un dialogue entre histoire, sociologie et études urbaines. De ce fait, Laurent Fourchard nous présente tout au long de son ouvrage une sociohistoire des dispositifs d’exclusion, d’inclusion et des formes de violence. Ses sources sont de première main et sont de natures historique et ethnographique autour d’objets et de questionnements communs. L’auteur s’est ainsi appuyé sur des archives nationales, coloniales, locales, des archives de presses locales et nationales mais aussi des entretiens. Ces entretiens ont été menés avec des dizaines d’acteurs de la protection, des fonctionnaires et des commerçants. Laurent Fourchard a également réalisé de nombreuses observations participantes lors de patrouilles de volontaires au Cap ou aux guichets des bureaux de Lagos et d’Ibadan. En outre, la perspective comparée est au cœur de l’ouvrage, conférant une originalité importante à sa recherche. Il fait ainsi émerger – en articulant les échelles locale, nationale, impériale et mondiale, et les temporalités coloniale, d’apartheid et contemporaine – « les pratiques quotidiennes de pouvoir et les processus de création des frontières entre les exclus et les inclus ».

Populations de Lagos, Ibadan, Johannesburg et du Cap (en milliers d’habitants)

 1891191119521963197019912010
Lagos32732725421.2665.1958.048
Ibadan1201754594279981.8352.551
1891190419511960197019962011
Johannesburg3279691.2671.5612.6384.434
Le Cap51775008031.3002.5653.740
Source : Laurent Fourchard, Trier, Exclure et Policer : vies urbaines en Afrique du Sud et au Nigéria, Presses de Sciences Po, 2018.


Dans une première partie traitant de l’époque coloniale, Laurent Fourchard analyse les conditions d’émergence et de mise en place de politiques consistant à identifier des groupes d’individus (migrants temporaires, non-natives et jeunes délinquants), afin de mieux les exclure de l’accès à l’espace urbain et à ses ressources. Il montre que l’exclusion et la fabrique des catégories qui persistent encore aujourd’hui au Nigéria et en Afrique du Sud, s’inscrivent dans un héritage de longue durée. La qualité du livre réside précisément dans cette ambition méthodologique puisque son analyse s’inscrit sur le temps long, lui permettant une approche nouvelle des faits historiques. De surcroit, l’auteur émet une critique de l’analyse classique des villes coloniales comme des villes duales, discutée par l’anthropologue Filip De Boeck. En effet pour L. Fourchard, les sociétés coloniales ne peuvent être comprises uniquement comme une opposition entre Européens et indigènes fonctionnant sur des oppositions binaires. Ainsi, dans Trier, exclure et policer, l’auteur met de côté les historiographies nationales pour étudier les configurations locales de la fabrique de l’exclusion et faire émerger les pratiques quotidiennes de pouvoir. C’est dans une seconde partie plus contemporaine que Laurent Fourchard s’attache à décrire les mécanismes de violences et d’auto-justice dans les métropoles nigérianes et sud-africaines. Ainsi émerge, dans les quartiers des métropoles, une activité policière spécifique qui entend assurer, au besoin par la coercition, la protection des populations. L’auteur insiste sur la coproduction de l’action policière, entre les mains des États et des petits groupes de vigilantes. Il analyse alors les métropoles non seulement comme des lieux de production de savoirs mais aussi comme des laboratoires d’exclusion et de déploiement des violences. Dans une dernière partie, Laurent Fourchard fait dialoguer anthropologie des services publics, sociologie historique de l’État et études urbaines. Il démontre ainsi comment les tactiques et les stratégies utilisées par les acteurs sud-africains et nigérians brouillent considérablement la définition wébérienne de l’État. En effet, à Lagos et Ibadan, l’indigénéité (comprise comme l’autochtonie) et le patronage sont monnaie courante et témoignent des négociations et des conflits quotidiens entre des individus en position d’autorité (fonctionnaires, godfathers, gouverneurs) et une multitude d’acteurs subordonnés (chômeurs, commerçants, étudiants).

Lagos

L’originalité de l’ouvrage réside alors dans l’ambition même portée par Laurent Fourchard. Son analyse rompt avec une approche en termes de nationalisme, de résistance au colonialisme ou à l’apartheid. En utilisant la sociologie, l’histoire et les études urbaines comparées, il s’inscrit dans une démarche dont l’enjeu est d’étudier les villes africaines dans leur complexité et de rompre avec une analyse faisant de ces villes des entités situées en-dehors des villes globales. Il rompt ainsi avec la tendance à les considérer comme des laboratoires de dynamiques internationales dans lesquels les acteurs locaux et nationaux auraient peu d’influence. Étudier les villes dans ce qu’elles ont d’ordinaire est donc un appel à s’affranchir des analyses normatives pour identifier la singularité de ces métropoles et la pluralité de leurs connections transnationales. Laurent Fourchard ouvre de nombreuses perspectives de recherches dans l’analyse et la compréhension de la recomposition de l’État en Afrique et dans le monde, illustrée par exemple par l’État de Lagos, devenu un laboratoire d’expérimentation du changement social à travers la multiplication d’institutions et d’instruments de gouvernements modernes. En outre, à travers une analyse multidisciplinaire (sociologie historique comparée du politique, histoire transnationale, sociohistoire), l’auteur invite à décentrer le regard de son lecteur en adoptant une vision plus globale de l’urbanisation mondiale. Surtout, en comparant les métropoles nigérianes et sud-africaines, Fourchard met en lumière un nouvel apport de la méthode comparative. Il nous propose ainsi d’emmener les mêmes objets de recherches dans des environnements nationaux et locaux très différents, nous permettant de saisir la manière dont ils sont appréhendés et construits, loin des historiographies nationales dans lesquelles ces objets ont trop longtemps été enfermés. 

Johannesburg


Recension de l’ouvrage de Laurent Fourchard, Trier, Exclure et Policer : vies urbaines en Afrique du Sud et au Nigéria, Presses de Sciences Po, 2018.
Réalisée par Katia Djellat