Lorsque la pandémie du COVID-19 a atteint l’Afrique subsaharienne[1], des experts ont pronostiqué une situation catastrophique avec une flambée rapide et exponentielle du nombre de cas d’infection. Néanmoins, le virus s’est propagé plus lentement que prévu et la plupart des pays ne semble pas (encore) avoir atteint le point culminant de la pandémie. Alors que les situations varient d’un pays à l’autre, le nombre de nouvelles infections par jour en Afrique de l’est est, pour le moment, inférieur à 220. Les optimistes estiment que l’Afrique a échappé aux pires conséquences sanitaires[2] tandis que des avis plus prudents craignent une intensification ultérieure et questionnent la viabilité des chiffres qui dépendent des capacités limitées à effectuer des tests. En Tanzanie, par exemple, où la dernière et l’une des rares prises de position publique du gouvernement date du 29 avril (509 cas d’infections contre 652 tests effectués), le président, John P. Magufuli, semble déjà sonner la fin de l’alerte en promettant la réouverture de l’ensemble des secteurs de l’économie[3].

La pandémie du COVID-19 s’invite dans une région dont les pays se caractérisent par des trajectoires singulières en termes politiques et de développement économique : alors que le Kenya ou l’Éthiopie sont parfois considérés comme les locomotives économiques de la région, d’autres pays comme la Somalie ou le Soudan du Sud sont marqués par des conflits chroniques, des institutions étatiques avec des capacités limitées et des taux de pauvreté très élevés (69 % en Somalie)[4]. Ainsi, les capacités des États à faire face aux enjeux sanitaires, mais aussi à absorber les effets socio-économiques de long terme varient fortement.

 Population (en millions arrondis)Personnes testéesInfections recenséesPatients soignésDécès
Djibouti0.9524 1292 6971 18518
Éthiopie11583 8547311816
Erythrée3.539390
Kenya5467 3411 4711 18555
Ouganda4684 576281700
Rwanda1362 5023462450
Somalie161 3571 73126567
Soudan442 0144 346749195
Soudan du Sud113 35665568
Tanzanie6065250917821
La situation pandémique en Afrique de l’est en chiffres[5]

Des réactions régionales rapides pour contrôler le virus

Comme dans d’autres régions du continent, la plupart des autorités des pays d’Afrique de l’est, marquées par la mémoire des pandémies précédentes[6], ont réagi avec des mesures promptes et parfois même anticipées. Au Kenya, les écoles ont été fermées huit jours avant l’enregistrement de la première infection (13 mars), une décision qui a été suivie par d’autres mesures strictes telles que la fermeture des frontières nationales, l’arrêt du trafic aérien et l’isolation de la capitale, Nairobi. L’Éthiopie a déclaré le 8 avril un état d’urgence d’une durée minimum de cinq mois, alors que le gouvernement en Ouganda a imposé un « lock-down » impliquant la fermeture de tous les magasins sauf ceux fournissant les « biens essentiels ». La mise en œuvre des règles de distanciation sociale s’est avérée ambitieuse dans des zones à forte densité démographique avec de petites surfaces habitables, telles que les bidonvilles ou encore les camps de réfugiés[7]. Tandis que la Tanzanie et le Burundi n’ont pas fait de la lutte contre la crise sanitaire une priorité et se sont davantage concentrés sur des enjeux politiques internes – les Burundais s’étant rendus aux urnes pour les élections générales le 20 mai dernier -, d’autres membres de la Communauté est-africaine ont mené des efforts collectifs pour diminuer le risque de propagation du COVID-19 : un plan d’intervention a été publié le 27 avril contenant des directives pour intensifier les contrôles sanitaires aux frontières nationales tout en facilitant la circulation des biens ou encore pour améliorer l’accès au matériel d’équipement médical[8].

Trois mois après l’apparition du premier cas d’infection dans la région, plusieurs gouvernements ont décidé de lever certaines mesures restrictives : les hôtels et restaurants au Rwanda rouvrent progressivement, le mouvement transfrontalier des marchandises entre le Kenya et la Tanzanie est facilité et certaines entreprises invitent leurs employés à retourner au travail. Néanmoins, le déploiement des outils pour gérer cette pandémie, tant appréhendée par la plupart des gouvernants, continuera de produire des effets politiques, sociaux et économiques de long terme.

Effets macro-économiques et sécurité alimentaire

Les mesures de restriction de la mobilité et donc de l’activité économique entraînent un ralentissement de la croissance et une baisse de la demande de produits de base, tels que le pétrole, les minerais, le cacao et le café. Des chutes des produits intérieurs bruts sont attendues : selon les pronostics du Fonds monétaire international (FMI), le taux de croissance de 10 % observé au Rwanda en 2019 diminuera à 3,5 % en 2020 et l’Éthiopie perdra 5,8 % par rapport à son taux de 9 % de l’année précédente[9]. Les secteurs clés dans les différents pays sont fortement affectés : l’annulation à grande échelle des voyages dans la région diminuera drastiquement les revenus dans le secteur du tourisme qui représentait presque 9 % du PIB kenyan en 2019. Les filières d’exportation, comprenant le thé, les légumes verts et l’horticulture sont déjà durement impactées au Kenya. En temps normal, 70 % des fleurs coupées produites au Kenya sont destinées à l’Europe. Suite à la fermeture des frontières et donc de certains marchés, l’horticulture compte des pertes de deux millions de dollars américains par jour[10].

Or, la crise n’impacte pas uniquement l’agriculture commerciale et d’exportation. Les petits exploitants approvisionnant les marchés locaux et régionaux voient leurs activités diminuer alors que les prix des intrants et de certains produits alimentaires augmentent. Les personnes travaillant dans le secteur informel (84 % de la population active au Kenya) qui vivent au jour le jour et ne disposent généralement pas de réserves alimentaires, sont particulièrement vulnérables. La fermeture des frontières affecte également le commerce transfrontalier des produits agricoles. En Ouganda, ces activités couvrent entre 15 et 30 % des exportations officielles et représentent une source essentielle de revenus, notamment pour les femmes[11].

La crise actuelle met à nu la dépendance du système alimentaire des pays d’Afrique de l’est aux marchés et systèmes d’aides internationaux, fortement impactés par le COVID-19. La Somalie et le Sud-Soudan importent la plupart des produits alimentaires. Dans toute la région, 20 millions de personnes dépendent de l’assistance humanitaire dont 13 millions habitent au Kenya, en Ouganda, en Éthiopie et en Somalie. La crise du COVID-19 arrive donc dans un contexte fragile en termes de sécurité alimentaire, accentué par la cumulation actuelle des enjeux environnementaux.

Criquets pèlerins et inondations : gérer le COVID-19 dans un contexte environnemental fragile

Une grande partie des gouvernements des pays d’Afrique de l’est doivent actuellement jongler entre plusieurs interventions d’urgence pour faire face à une « triple menace[12] ». En effet, à la crise du COVID-19 se rajoutent à des inondations dans les pays des régions des Grands lacs et de la Corne de l’Afrique suite aux pluies abondantes observées depuis le début de l’année. Le lac Victoria a atteint le plus haut niveau depuis 1964 (13,42 mètres)[13]. Ces inondations, qui ont des impacts tant dans les villes que dans les espaces ruraux, s’étendent de l’Ouganda jusqu’à Djibouti. Ils ont par ailleurs causé le déplacement de dizaines de milliers de personnes.

Un troisième risque imminent est la probable deuxième vague d’invasion des criquets pèlerins. Arrivés en Afrique de l’est fin 2019, ceux-ci ont sévi dans de nombreux champs depuis la région jusqu’à la péninsule arabique. La période de pluie en cours, qui coïncide avec la saison des plantations pour de nombreuses cultures, encourage également le développement de nouveaux essaims qui se répandent depuis le Kenya vers l’Éthiopie, le Soudan du Sud et l’Ouganda. Une nouvelle série d’essaims est ensuite attendue vers la fin du mois juin et le début du mois de juillet au moment de la récolte. En Éthiopie, les criquets ont déjà endommagé plus de 200 000 hectares de terres agricoles entrainant une perte de céréales de plus de 356 000 tonnes, alors que 8,5 millions de personnes étaient déjà considérées comme étant en insécurité alimentaire[14]. Le pays compte environ 1,7 millions de déplacés internes en plus de 735 000 réfugiés et demandeurs d’asile qui sont particulièrement vulnérables aux effets de cette triple crise. Le taux d’insécurité alimentaire risque d’augmenter suite à l’intensification de l’invasion des insectes et des inondations, d’une part, et les effets de la gestion de la pandémie du COVID-19, d’autre part. D’où la crainte des experts des organismes de la coopération internationale d’une nouvelle crise humanitaire.

En Afrique de l’est comme ailleurs, la pandémie du COVID-19 ne représente pas seulement des enjeux sanitaires, mais aussi sociaux, politiques et économiques. Mais plus que dans d’autres régions, cette zone est confrontée à une conjugaison de situations d’urgence, notamment sur le plan environnemental. Les institutions financières internationales, telles que la Banque mondiale et le FMI, ont octroyé des fonds et de nouveaux crédits visant à soutenir les pays concernés pour combattre non seulement la pandémie mais aussi l’invasion des criquets pèlerins[15]. Alors que cette injection financière risque d’aggraver le surendettement des pays d’Afrique de l’est, la mobilisation de la communauté internationale n’est pas suffisante pour absorber les problèmes sanitaires et économiques. Aux échelles nationale et locale, des pratiques innovantes ont émergé et les acteurs se sont mobilisés : les modes de paiement par téléphone mobile ont façonné l’économie est-africaine depuis des années, des drones au Rwanda servent à approvisionner en médicaments certains hôpitaux reculés tandis qu’au Kenya, des plateformes numériques informent les petits agriculteurs sur l’évolution des prix, l’accès à différents marchés et sur les options de financement des débouchés.

Sina SCHLIMMER


[1]. En Afrique de l’est, les premiers cas ont été détectés le 13 mars en Éthiopie, au Kenya, en Ouganda et au Soudan.

[2]. O. Obasanjo et H. Desalegn Boshe, « COVID-19 response must target African Agriculture and the rural poor », IFAD, 14 mai 2020.

[3]. B. Materu, « Tourists land in Tanzania, as hotels, firms and schools resume », The East African, 24 mai 2020.

[4]. http://www.brookings.edu

[5]. Basé sur les données du Conseil consultatif et technique des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies, 29 mai 2020, disponible sur https://africacdc.org/covid-19/

[6]. « Fred Eboko : « L’Afrique a gardé la mémoire d’Eboka », Le Point, 23 mars 2020.

[7]. Au Kenya, par exemple, se situe l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique : Kibera, situé au sud de Nairobi compte 6,5 millions d’habitants, à savoir 60 % de la population sur 6 % du territoire de la capitale. Dadaab dans l’est et Kakuma au nord-ouest sont des camps de réfugiés principaux du pays.

[8]. « EAC unveils COVID-19 response plan », East African Community, 30 avril 2020.

[9]. B. Karashani « IMF forecasts drastic economic slumps across EAC due to Covid-19 », The East African, 18 avril 2020.

[10]. « Episode 15: around the Horn: the political fallout of the pandemic », International Crisis Group, avril 2020.

[11]. A. Bouët et D. Laborde, « Les politiques à-la-frontière mises en place contre le Covid-19 affectent le commerce africain et les populations locales », IFRPI, 13 mai 2020.

[12]. V. Wood, « East Africa facing ‘triple threat’ from coronavirus, locusts and flooding, Red Cross warns », Independent, 23 mai 2020

[13]. « Lake Victoria now at record high 13.42 metres », The Independent, 8 mai 2020,

[14]. « Ethiopia – Desert locust situation report April 2020 (updated) », FAO, avril 2020.

[15]. A. Shalal, « World Bank approves record $500 mln to battle locust swarms », Reuters, 21 mai 2020.