Au Cameroun, l’école est devenue le symbole de l’échec du gouvernement camerounais à mettre en œuvre le bilinguisme et à œuvrer au bien-être de la minorité anglophone. L’éducation s’est trouvée au cœur du conflit qui oppose les anglophones au gouvernement depuis 2017. Mais si la politique des villes mortes a le soutien de la population, le boycott des écoles est imposé par la force par les groupes armés ambazoniens et a un coût important pour la société et pour l’avenir des régions anglophones. Enfermés dans une position intransigeante, ces groupes armés n’ont pas su faire évoluer leur position. Le gouvernement n’a pas de solutions pour une sortie de crise et contribue à la violence. Une refonte du système éducatif dans le cadre d’une solution négociée est indispensable mais les efforts de médiation n’ont pas encore mis ce sujet sur l’agenda de la paix.


« L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité, et de plus, pour le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. »

Hannah Arendt, La crise de la culture

« Alors que les sociétés animales sont génétiquement déterminées, les sociétés humaines sont des sociétés symboliques, et le système symbolique central est le langage. »

Yves Person, L’État-nation et l’Afrique

Alors qu’une partie de la planète est confrontée à la pandémie de COVID-19 et au problème de la fermeture des écoles, les élèves camerounais anglophones connaissent cette situation depuis quatre ans. En effet, pour la quatrième année scolaire consécutive, quelque 850 000 enfants sont déscolarisés depuis la crise qui a débuté à l’automne 2016 par des revendications corporatistes d’avocats et de professeurs anglophones, réprimées par la violence et qui s’est transformée en conflit armé en 2017[1]. Depuis, le nombre de personnes déplacées dépasse les 600 000 et plus de 90 % des écoles des régions anglophones (ou Nord-Ouest/Sud-Ouest, NOSO) sont fermées – des faits qui n’ont pu émerger que récemment dans les médias. Malgré une répression brutale dans le NOSO, le gouvernement camerounais a réussi à maintenir le silence sur ce conflit, qui ne figure même pas dans la « liste des crises les moins signalées du monde en 2019 », établie par l’organisation non gouvernementale (ONG) américaine Care[2]. Pourtant, avec 3 000 morts pour les estimations les plus conservatrices datant de 2019[3], il est trois fois plus meurtrier pour le pays que celui engagé avec Boko Haram, qui a fait environ 1 000 morts sur le territoire camerounais depuis 2013[4].

La particularité de ce conflit est de placer l’école au cœur même de l’affrontement. Alors que la majorité des attaques contre les civils et les incendies de villages est attribuée par tous les observateurs aux forces gouvernementales, les attaques contre les écoles en particulier sont le fait des groupes armésambazoniens, qui ont décrété un boycott du système éducatif dans le cadre de leur lutte contre le gouvernement et ses institutions. Pour les anglophones, l’école représente, avec la justice de Common law, un des piliers de leur spécificité héritée de la période de tutelle britannique (1916-1961). Les trajectoires opposées du projet gouvernemental, qui favorise une harmonisation des systèmes éducatifs francophone et anglophone au sein d’une politique unificatrice et centralisatrice, et du projet de la communauté anglophone, qui est de préserver un système éducatif dont elle est fière et qui correspond à son identité, ont donné lieu à des tensions : une première fois en 1993 (autour du diplôme General Certificate of Education – GCE), puis en 2016. Depuis, et sur fond de fin de règne du président Biya au pouvoir depuis 1982, l’école est prise en otage dans ce conflit et la non-scolarisation de centaines de milliers d’enfants est devenue un outil de propagande pour les deux belligérants. Bien que l’éducation soit une dimension importante de ce conflit, les quelques tentatives de dialogue n’ont pas encore mis ce sujet à l’ordre du jour.

Cette note est basée sur la littérature académique, une revue de presse et des missions de terrain au Cameroun en 2018 et 2019 (y compris dans la région anglophone). Cette recherche a été complétée par un questionnaire intitulé « Questionnaire on the issue of education in the Anglophone regions of Cameroon » réalisé par Beyond Peace en janvier 2020 qui a permis de recueillir l’opinion d’une vingtaine de représentants du gouvernement, de groupes armés, de membres de la société civile et d’organismes spécialisés dans l’éducation.

Lire la note en intégralité sur le site de l’Ifri

Cynthia Petrigh, « Education et pouvoir dans le conflit anglophone au Cameroun », Notes de l’Ifri, Ifri, juin 2020


[1]. Cynthia Petrigh, « Le conflit anglophone au Cameroun. Un dialogue sans partenaires », Notes de l’Ifri, octobre 2019.

[2]. « Suffering in Silence: The 10 Most Under-Reported Crises of 2019 », Care, 21 février 2019.

[3]. « English-Speaking Villages Are Burning in Cameroon », The Economist, 7 novembre 2019.

[4]. « Déjà plus de 1 000 morts au Cameroun depuis 2013 selon le gouvernement », Investir au Cameroun, n° 90, octobre 2019, p. 12.