Mohamed Coulibaly, juriste malien en expatriation en République démocratique du Congo, expose dans cette contribution la situation sanitaire du Mali et de la RDC, et des politiques publiques engagées par ces deux pays pour contrôler la pandémie de COVID-19. Alors que celle-ci tend à s’accélérer ces dernières semaines, les gouvernements des deux Etats tentent de relancer leur économie, profondément affectée par la crise sanitaire. De même, il témoigne de son expérience personnelle, vécue loin de ses proches et des difficultés engendrées par les mesures de restrictions dans son travail. Néanmoins, avec les réflexions en cours sur l’allégement des mesures et la réouverture des frontières, Mohamed Coulibaly pourrait retrouver son pays d’origine dans les prochaines semaines.


Comment allez-vous ?

Je me porte bien mais je suis affecté moralement par la situation engendrée par le COVID-19 dans mon pays d’origine, le Mali, et en République Démocratique du Congo (RDC) où je réside actuellement. Je travaille pour une organisation internationale et je suis en expatriation depuis novembre 2018 en RDC loin de ma femme et nos trois enfants restés à Bamako au Mali. Les mesures de restriction adoptées par les autorités publiques en RDC et le télétravail mis en place par mon organisation m’ont amené à l’isolement à Kinshasa où le confinement n’a été que partiel, car ne concernant que la commune de Gombe, considérée au début comme épicentre de l’épidémie. Nos bureaux sont justement situés dans cette commune, qui a été isolée des autres communes de la capitale. Dans ce contexte difficile, ma contrainte principale est la solitude et la gestion équilibrée de mon travail avec mon bien-être physique et mental.

Quelle est la situation sanitaire dans votre pays ? 

Je parlerai des situations au Mali et en RDC qui me touchent simultanément. Dans les deux pays, la pandémie continue de s’accélérer comme dans les autres pays africains où la pandémie a mis 98 jours pour atteindre cent mille (100 000) cas et seulement 19 pour doubler ce chiffre[1]. Trois mois après l’entrée du patient zéro sur le territoire congolais (10 mars 2020), douze provinces sont touchées et le nombre total de cas au 22 juin est de 6 027 dont 135 décès et 861 personnes guéries[2]. Avec 5 370 cas confirmés, Kinshasa est la ville la plus touchée. Face à la situation, les autorités congolaises ont progressivement pris une série de mesures,[3] entre Mars et Avril 2020, afin de de limiter la propagation de la maladie, y compris la suspension des vols en provenance des pays à risque (puis la fermeture totale des frontières terrestres, aériennes et maritimes, ne laissant entrer que les véhicules transportant des biens essentiels), le confinement partiel de la ville de Kinshasa et son isolement des autres provinces. Les écoles, les lieux de culte, les lieux de loisirs, les restaurants et bars ont fermé et le port de masques dans les lieux publics et devenu obligatoire. Les rassemblements de plus de vingt personnes ont été interdits. En outre, un état d’urgence sanitaire a été décrété par le Président de la République. Cette mesure exceptionnelle donne un fondement juridique au maintien prolongé des restrictions prises par le gouvernement, le COVID-19 étant considérée comme une menace grave pouvant provoquer l’interruption du fonctionnement régulier des institutions. 

Ces mesures sont accompagnées par des campagnes de sensibilisation et des mesures de prévention avec l’implication des acteurs de la société civile, ainsi que des organisations intergouvernementales. Ces acteurs apportent leur contribution à l’effort gouvernemental de contrôle de la maladie, mais aussi de la riposte vis-à-vis des effets socioéconomiques qu’elle engendre. Mais, malgré ces efforts de sensibilisation, de prévention et de gestion de la crise et de ses impacts, il me semble que la plupart de la population en ville se soucie peu de la maladie et voue peu de respect à la distanciation sociale et aux gestes barrières censés réduire la propagation de la maladie. 

En effet, l’écrasante majorité de la population kinoise, et, par extrapolation, congolaise croit peu en l’existence du COVID-19, ou pense que c’est une « maladie des riches » qui ne toucherait pas les pauvres, ou encore que les africains résisteraient plus à la maladie[4]. A ces idées reçues, il faut ajouter l’accès difficile à l’eau potable par la majorité de la population, ainsi que la dépendance quasi-totale des populations des activités journalières à revenus modestes. Les autorités se retrouvent alors face à une équation compliquée, à savoir : faire respecter les mesures de restriction et assurer que les populations ne manquent pas de produits de première nécessité, notamment de quoi se nourrir au quotidien. 

La situation en RDC fait écho à celle qui prévaut dans mon pays d’origine, le Mali. Les autorités maliennes ont été confrontées à des problèmes similaires à ceux observés en RDC, notamment en villes, en termes de respect des gestes barrières, d’idées reçues, ainsi que du maintien des activités quotidiennes (le petit commerce, les marchés, les transports en commun, etc.) dont les populations tirent leurs revenus. Le Mali a opté pour un couvre-feu nocturne, mesure qui n’a finalement duré que du 26 mars au 10 mai 2020 compte tenu des tensions sociales qu’elle a suscitées au sein de la population dans plusieurs villes du pays[5]. En outre, la fermeture des lieux de cultes a été « suggérée » et non imposée, laissant la latitude aux confessions religieuses de prendre une décision finale. Résultat : les mosquées sont restées ouvertes et les églises fermées. 

Dans tous les cas, les mesures de restriction ont eu un impact important sur les populations qui ont vu leurs secteurs d’activités respectifs, pour la plupart informels, tourner au ralenti, si non à l’arrêt. Ce qui a une conséquence inévitable sur l’économie des deux pays de façon générale.  C’est justement à ce niveau que se trouve le gros du travail à faire pour relancer l’économie des pays africains. La RDC a déjà élaboré un programme multisectoriel pour atténuer les impacts socioéconomiques de la pandémie tout en continuant à gérer les aspects sanitaires. L’intervention du gouvernement porte sur trois axes prioritaires : la surveillance et le renforcement du système de santé ; le soutien à la stabilité macroéconomique et à la relance économique, ainsi que l’atténuation des risques et le soutien aux populations.

Comment êtes-vous affecté, personnellement, par cette crise ?

Je me sens en bonne santé et j’ai eu la chance de ne pas connaître un chômage total ou partiel du fait de l’effet de la maladie sur les différents secteurs. Je peux donc maintenir le soutien que j’apporte à ma famille au Mali. Cependant, l’enjeu se situe au niveau de la gestion du télétravail et de l’équilibre entre le travail et la vie personnelle.

A la suite de la suspension des activités sur le terrain et du confinement recommandé par mon employeur, j’ai adopté le télétravail. Depuis, les réunions virtuelles et les webinaires se sont multipliés.  Un contrôle strict des tâches est organisé à travers la mise en place d’un plan de travail et un rapport hebdomadaires. La suspension des interventions physiques sur le terrain a un impact considérable sur le travail. J’avais prévu plusieurs ateliers au niveau des provinces de la RDC et des réunions techniques à Kinshasa, parallèlement aux démarches administratives et de gestion de projet. L’impossibilité de conduire des activités sur le terrain nous bloque et nous empêche de réaliser ces objectifs du plan de travail. Mais avec le télétravail, les activités ne se sont pas complètement arrêtées. Ainsi, le travail de conception continue et les experts que nous avons recrutés produisent et soumettent les documents et outils qui sont mis en débat de façon virtuelle. Avec mon équipe, nous nous concentrons sur les aspects préparatoires des activités de terrain. Nous explorons aussi une révision de la stratégie de mise en œuvre afin de rattraper le retard causé par l’arrêt des activités. 

Le télétravail a été personnellement difficile à gérer. La quiétude et la solitude à la maison m’ont fait croire que j’avais tout le temps nécessaire pour ne laisser aucune tâche inachevée en respectant tous les délais. Je me suis retrouvé à travailler sans compter les heures, les moments de repos étant les heures de repas, de mes prières quotidiennes, ainsi que les appels avec ma famille à Bamako dont le programme était souvent perturbé par mon fils Ibrahim, 3 ans, improvisant, chaque fois qu’il le pouvait, un appel vidéo. J’ai également été très affecté par la fermeture des frontières. J’aurais aimé passer les trois mois de télétravail à Bamako auprès de ma famille. Mais, je n’ai pas vu venir la mesure de fermetures des aéroports tant en RDC qu’au Mali. Je me console donc avec les appels vidéo, ce qui m’a aussi permis d’accompagner ma femme dans le suivi scolaire des enfants. 

Avec les réflexions en cours sur la levée des mesures et la réouverture des frontières, j’ai espoir de pouvoir voyager au Mali à la fin du mois de juillet pour passer la tabaski (Aid Al-adha) avec ma famille et reprendre un peu de jus pour la dernière moitié de l’année afin d’atteindre ce que nous nous étions fixés comme objectifs pour une année ; le COVID-19 est passée par là !


[1] Organisation Mondiale de la Santé. 11 juin 2020. Africa records over 200 000 COVID-19 cases, disponible sur : https://www.afro.who.int/news/africa-records-over-200-000-covid-19-cases

[2] Radio Okapi. 23 mars 2020. Coronavirus en RDC : plus de 6 000 cas confirmés, 861 guéris. Disponible sur :  https://www.radiookapi.net/2020/06/23/actualite/sante/coronavirus-en-rdc-plus-de-6-000-cas-confirmes-861-gueris

[3] Ministère de la Santé de la RDC. Directives du gouvernement. Disponible sur : https://www.stopcoronavirusrdc.info/mesures-de-protection-contre-le-coronavirus

[4] Ministère de la Santé de la RDC. Idée reçues. Disponibles sur : https://www.stopcoronavirusrdc.info/idees-recues-fake-news

[5] Mahamadou Kane. 08 mai 2020. Des tensions sociales embrasent le Mali. Disponible sur : https://www.dw.com/fr/des-tensions-sociales-embrasent-le-mali/a-53375377