Le premier tour des élections législative et présidentielle qui a eu lieu le 27 décembre 2020 est à l’origine d’une nouvelle crise en Centrafrique.

Dès la préparation du scrutin, le processus électoral était mal parti : les groupes armés perturbaient l’organisation des élections en province depuis plusieurs mois et bloquaient l’application de l’accord de paix signé à Khartoum en 2019, le parti au pouvoir manœuvrait en coulisses pour verrouiller le processus électoral et gagner « par KO au premier tour » ; l’opposition dénonçait le manque de concertation ; les réfugiés qui avaient pu voter dans leurs camps en 2015 ont perdu leur droit de vote en 2020 dans l’indifférence générale ; bien avant le début officiel de la campagne électorale, les réseaux sociaux étaient déjà chauffés à blanc par un militantisme hyper-agressif en partie téléguidé de l’étranger, etc. La gouvernance du processus électoral était déjà problématique.

Tout a basculé le 3 décembre lorsque la cour constitutionnelle a invalidé 22 candidatures pour l’élection présidentielle dont celle de l’ancien président et putschiste invétéré François Bozizé, considéré par le pouvoir comme le candidat le plus menaçant. A partir de ce moment-là, les événements se sont succédés pour conduire à la crise actuelle. François Bozizé a joué double jeu en affichant une attitude légaliste (respect de la décision de la cour et appel à voter pour Anicet Georges Dologuélé arrivé second lors de l’élection présidentielle de 2015) tout en organisant discrètement une nouvelle coalition armée (la Coalition des Patriotes pour le Changement, CPC), qui réunit 6 des 14 groupes armés signataires de l’accord de Khartoum.

Sortie de l’ombre à la mi-décembre, la CPC a dénoncé l’accord de paix, exigé le report du vote et fait route vers Bangui. Stoppée à une centaine de kilomètres de la capitale par une autre coalition tout à fait inédite (des casques bleus de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine/MINUSCA, des mercenaires russes et des militaires rwandais appelés en renfort par le gouvernement centrafricain dans le cadre d’accords bilatéraux récemment signés), la CPC a finalement été repoussée. Après plusieurs affrontements en janvier, les Forces armées centrafricaines (FACA), les mercenaires russes et les militaires rwandais ont lancé une contre-offensive qui a permis d’éviter la coupure de la route d’approvisionnement avec le Cameroun et de reprendre le terrain perdu. Sur le plan politique, la réélection du président Touadéra, au premier tour comme prévu, avec 53 % des voix a été annoncée le 4 janvier par la commission électorale puis confirmée le 18 janvier par la cour constitutionnelle. Paradoxalement, alors qu’un nouveau putsch a été évité et que le premier tour des élections a été « sauvé », cette élection constitue une véritable régression politique, sécuritaire et humanitaire.

Il suffit de comparer le scrutin de 2020 à celui de 2015 pour prendre la mesure de l’échec :

  • Cette élection a été un fiasco complet. Alors qu’en 2015 59 % des électeurs avaient voté, 35 % seulement ont voté cette fois-ci et seuls 22 députés sur 140 ont pu être élus au premier tour. Alors que pendant plusieurs mois la préparation des élections avait été entravée par des groupes armés (vols du matériel et kidnappings du personnel électoral), la décision de voter sous la menace de la CPC a abouti à l’impossibilité de voter pour de très nombreux Centrafricains (le scrutin a été perturbé dans 12 préfectures sur 16). Le recours au vote par dérogation a été considérable ainsi que les irrégularités dans la procédure de dépouillement. Faute de sécurité, les missions d’observation électorale internationales (OIF, UA, etc.) sont restées bloquées à Bangui le 27 décembre et n’ont pu observer le vote que dans la capitale. Conscients de l’opacité et de l’irrégularité de cette élection qui a tout de même coûté 29 millions d’euros (dont 21 millions de l’Union Européenne), les acteurs internationaux se sont contentés de « prendre acte des résultats » – ce qui en langage diplomatique signifie qu’ils savent que le scrutin est frauduleux mais l’acceptent tout de même.[1]
  • Cette élection a provoqué une crise politique. Alors que les résultats des élections précédentes avaient été acceptés par toute la classe politique, la principale plateforme de l’opposition (COD-2020) a rejeté le résultat du premier tour, déposé des recours en annulation rejetés par la cour constitutionnelle et ne participe pas au second tour du scrutin législatif. Elle met en avant l’impossibilité de faire campagne, les nombreuses irrégularités du premier tour et le climat d’intimidation que fait régner le gouvernement depuis l’élection, notamment grâce à sa milice appelée les Requins (perquisitions, arrestations, proclamation de l’état d’urgence le 21 janvier, discours de haine, etc.). Le second tour de l’élection législative ne devrait être qu’une formalité et le nouveau mandat du président Touadéra, surnommé le « maire de Bangui », est illégitime pour beaucoup avant même d’avoir commencé.
  • Cette élection a abouti à une nouvelle crise sécuritaire qui remet en cause l’accord de Khartoum. Alors qu’avant l’élection les groupes armés avaient déjà critiqué la mise en œuvre de l’accord, voire l’avaient désavoué (les 3R par exemple), la CPC qui regroupe les plus puissants mouvements armés parmi les 14 signataires de l’accord de Khartoum s’en est retiré. Le gouvernement a pris acte de ce retrait en limogeant les représentants de ces groupes armés de leurs fonctions officielles. Du début 2020 à la fin 2020, certains groupes armés sont donc passés d’une stratégie d’enlisement de l’accord à sa remise en cause explicite. Cette nouvelle crise sécuritaire n’a pu être contenue que par l’effort conjoint de la MINUSCA et d’une force expéditionnaire russo-rwandaise qui a seule lancé une contre-offensive victorieuse contre la CPC à la fin janvier.
  • Cette élection a provoqué par contre-coup une crise humanitaire. Alors que depuis deux ou trois ans les réfugiés centrafricains rentraient progressivement des pays environnants, la crise sécuritaire a inversé la tendance : selon OCHA, le nombre de réfugiés a augmenté de 60 000 et le nombre de déplacés de 240 000 depuis la fin décembre. Ces mouvements de population s’accompagnent d’une recrudescence de violences contre les civils, commises par les groupes armés, les forces gouvernementales et leurs alliés.

La solution proposée pour sortir de la crise

Les résultats sitôt annoncés, les voies d’une sortie de crise ont été rapidement définies par Mankeur Ndiaye, le responsable de la MINUSCA :

  • Renouer le dialogue avec « les éléments des groupes armés qui ont opté pour rejoindre la CPC, mais qui n’ont pas commis de crimes graves »[2]. En d’autres termes, convaincre les membres de la CPC de réitérer leur adhésion à l’accord de Khartoum et de relancer sa mise en œuvre comme si de rien n’était – la relance de ce « dialogue » (pour ne pas dire négociations) étant confiée à la région, en l’occurrence l’Angola.
  • Former un gouvernement « encore plus intégré, avec un remplacement des éléments les plus radicaux par des membres plus impliqués dans la paix et la réconciliation en la RCA »[3].
  • Transformer la MINUSCA en MONUSCO : en janvier, le SRSG a demandé un renfort de 3 000 casques bleus à New York, l’autorisation de faire de l’appui logistique aux forces de sécurité centrafricaines et la création d’un centre de fusion des renseignements – toutes propositions qui ont été mises en œuvre dans la mission voisine en RDC il y a quelques années.

Pour ceux qui sont familiers de l’histoire récente, ces voies de sortie de crise sont une énième répétition du « peace template » onusien et le signe que les Nations Unies font tout leur possible pour ne pas tirer les enseignements de leurs échecs.

Les leçons d’une demi-élection truquée

Cette crise a mis fin aux fictions officielles ânonnées par les internationaux et le gouvernement, a révélé un consensus international paradoxal et ouvre la voie à un second mandat qui sera celui d’un régime stable dans un pays insécure.

La fiction de la consolidation de la paix développée par les internationaux (ONU en tête) s’est effondrée brutalement. Les progrès de l’accord de Khartoum ont été réduits en poussière en quelques jours au grand dam de leur principal financeur, l’Union Européenne. La réforme du secteur de sécurité portée par l’ONU et l’UE a montré qu’elle n’avait rien changé aux habitudes du gouvernement qui a constitué des forces cachées – comme le 7ème bataillon des FACA formé des groupes d’auto-défense du quartier PK5 à Bangui. La réforme du secteur de sécurité n’a rien changé non plus dans la gouvernance des forces de sécurité centrafricaines qui, comme d’habitude, se sont débandées face à l’ennemi faute d’un minimum d’organisation et de commandement. Les désertions ont été particulièrement importantes dans les unités mixtes qui étaient le symbole de l’accord de Khartoum. De ce fait, en février 2021, les autorités centrafricaines ont radié 800 éléments des Forces armées centrafricaines.

Les institutions ont montré qu’elles n’avaient toujours pas d’ethos démocratique : l’Autorité Nationale des Elections (ANE) et la cour constitutionnelle restent inféodées au pouvoir. Félicitée par le G5, cette dernière a œuvré à la réélection du président trois fois en deux mois : en invalidant la candidature de François Bozizé, en rejetant une interprétation du code électoral après le retrait de Jean-Serge Bokassa qui aurait reporté le vote, en rejetant les recours en annulation de l’opposition et en confirmant les résultats électoraux en dépit des irrégularités. La MINUSCA qui était responsable du plan de sécurisation des élections a montré qu’elle n’était pas plus apte à remplir cette tâche qu’à protéger la population centrafricaine des groupes armés en temps ordinaire. L’autre fiction qui s’est effondrée est celle de la société civile et de l’opposition démocratique comme troisième voie salvatrice entre le gouvernement et les groupes armés. Si la société civile est inaudible depuis le début de la crise, l’opposition démocratique a commis deux erreurs stratégiques : s’être accoquinée avec François Bozizé avant l’élection et être désunie et incohérente pour les élections législatives (la COD-2020 n’est plus qu’un fantôme et le mot d’ordre initial de boycott des législatives n’a pas tenu).

Dans cette crise, le plus paradoxal a été le consensus entre des acteurs aux intérêts divergents – la Russie, la France et les Etats-Unis – autour du maintien des élections à leur date initiale. Si le pouvoir russe qui entretenait des relations à la fois avec le gouvernement et les groupes armés a finalement choisi le premier contre les seconds en sécurisant la réélection de Touadéra, la France et les Etats-Unis ont choisi d’affirmer le droit de vote dans un contexte où la majorité des électeurs ne pouvaient pas l’exercer. Face au dilemme « céder aux groupes armés et reporter les élections ou ne pas céder et faire une parodie d’élection », ils ont choisi la seconde option. Ce faisant, ils ont décidé de soutenir une élection anti-démocratique au nom de la préservation de la démocratie ! Ces contradictions n’échappent ni au gouvernement ni à la population qui comparent les politiques des uns et des autres et voient d’un côté un concours d’hypocrisie et de l’autre un engagement enfin clarifié.

In fine, la crise électorale met en évidence la dépendance du régime envers ses partenaires de sécurité étrangers et le déficit de légitimité du président Touadéra. Mais grâce à l’écrasement électoral de l’opposition, à la milice du pouvoir, à la corruption et au parapluie sécuritaire russo-rwandais, le second mandat risque d’être celui de la consolidation autoritaire et de la marginalisation de la MINUSCA, de l’UE et d’autres.

Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne et coordonnateur de l’Observatoire de l’Afrique centrale et australe de l’Ifri


[1] Communiqué de presse conjoint du G5, 21 janvier 2021.

[2] Communication du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en République centrafricaine devant le Conseil de Sécurité sur la situation en RCA, 21 janvier 2021.

[3] Idem.