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Mosquée de Nouakchott ©jeuneafrique.com

Dans une récente publication (Sahel : Eclairer le passé pour mieux dessiner l’avenir) du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP) de Bruxelles, l’une des contributions, consacrée à l’exemple mauritanien, évoque un sujet qui va prendre du plus en plus d’importance dans les politiques anti-terroristes des différents États sahéliens : la « déradicalisation ».

La Mauritanie a été durement éprouvée sur son territoire par le Groupe Salafiste de Prédication et de Combat (GSPC), devenu AQMI, de 2005 à 2011. Meurtres d’occidentaux, attaques sanglantes contre des militaires mauritaniens, attentats suicides, fusillades en plein Nouakchott…

Réponse sécuritaire à la menace d’AQMI

Bien sur, la réponse des autorités mauritaniennes face à cet activisme de l’organisation salafiste-jihadiste et de ses différentes cellules dans le pays a été d’abord sécuritaire. Police et services de renseignement ont redoublé d’effort pour démanteler les cellules et même arrêter certains jeunes mauritaniens formés dans les camps d’entraînement d’AQMI au nord du Mali. L’armée a été quant à elle en partie remise en ordre de marche, notamment grâce à la création fin 2009 des GSI (Groupements spéciaux d’intervention), des unités extrêmement mobiles qui patrouillent en permanence dans le Nord et l’Est du pays. 

A cette époque, une partie de l’opposition dénonçait ces attaques d’AQMI mais aussi le coup d’État du Général Mohamed Ould Abdel Aziz en 2008 et son élection en 2009. Pour certains leaders de l’opposition, le putschiste a en effet profité de la « rente sécuritaire » pour mieux faire accepter son coup d’État auprès de la communauté internationale et en particulier de Paris. Cette posture du général, selon eux, se confirmera aussi dans les premières années de son mandat pendant lequel, à plusieurs reprises, l’armée mauritanienne interviendra sur le territoire malien contre AQMI. « Guerre par procuration » et « dangereuses provocations » (contre AQMI) tonnaient alors les contempteurs.

Déconstruire l’argumentaire d’AQMI par le dialogue

Parallèlement à cette approche sécuritaire, les autorités renforçaient le dispositif juridique de lutte contre le terrorisme et lançaient un dialogue entre responsables religieux et des dizaines de détenus salafistes mauritaniens. C’est précisément cet aspect qu’explore le texte de Ferdaous Bouhlel-Hardy dans le livre du GRIP. Ce dialogue, au cours duquel les savants religieux déconstruiront méthodiquement l’argumentaire théologico-politique dont les salafistes-jihadistes se parent pour justifier leurs actions, conduira un certain nombre de recrues ou sympathisants d’AQMI à officiellement rejeter la doxa jihadiste. Ce dialogue débouchera sur la grâce et l’élargissement de plusieurs prisonniers salafistes « renonçants » pour lesquels, dans certains cas, la police n’avait pas été en mesure de produire de preuves suffisantes.

Le débat fut largement relayé dans la presse mauritanienne, il confronta une trentaine de dignitaires religieux à 67 prisonniers salafistes puis bientôt 47, les éléments les plus durs ayant refusé le dialogue. Parmi les détenus se trouvaient des assassins, des personnes ayant séjourné dans les camps d’AQMI ou d’autres ayant simplement facilité la logistique de certaines actions. Inspirée de l’expérience algérienne de « réconciliation nationale » (2006) puis de l’expérience libyenne (2010), cette politique témoignait d’au moins deux inflexions par rapport au traitement habituel du terrorisme. Les autorités traitaient les salafistes comme des « égarés » et non plus seulement comme des criminels, car au-delà du cas des personnes arrêtées dans les différentes affaires liées au terrorisme, il y a aussi un combat à mener pour que de nombreux jeunes séduits par le salafisme ne basculent pas dans la violence. En effet, les Mauritaniens représentent la deuxième nationalité après les Algériens dans la branche saharienne d’AQMI, une katiba  (groupe combattant) est aujourd’hui entièrement composée de mauritaniens. Les autorités associaient assez largement les autorités religieuses au traitement de la question du salafisme. C’est avec des arguments religieux et avec des responsables religieux respectés tels que Cheikh Mohamed El Hassan Ould Dedew, qu’une discussion a pu s’instaurer avec les jeunes et tenter de les dissuader d’emprunter des voies radicales.

Bien sûr, il ne faut pas idéaliser cette politique mauritanienne, les atteintes aux droits de l’homme (certains salafistes jihadistes sont gardés dans une prison secrète) et les limites (certains graciés n’ayant en réalité jamais abandonné leur idéologie) sont évidentes. Néanmoins, c’est à travers un discours religieux envers les jeunes, en s’appuyant sur les leaders religieux connus et reconnus comme légitimes par leurs interlocuteurs que de véritables progrès de « déradicalisation » peuvent avoir lieu.

Alain Antil

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