Candidats OIF
Les 4 rivaux africains de M. Jean : P. Buyoya, J.-C. de l’Estrac, H. Lopes, A. Nze Nfumu. Source: Jeune Afrique

Avant la fin de l’année, l’Organisation internationale de la francophonie devra avoir choisi son nouveau secrétaire général, pour succéder à Abdou Diouf. Le secrétaire finalement choisi sera à la tête d’une institution qui compte 57 pays et qui devra, ces prochaines années, se renouveler profondément pour assurer sa pérennité.

La langue française est aujourd’hui la quatrième la plus parlée dans le monde, avec un nombre de locuteurs estimé à 230 millions de personnes en 2014, soit 4 % de la population mondiale. Ils pourraient être 770 millions en 2050. Cette croissance démographique est majoritairement portée par le continent africain, où le français est la langue officielle (unique ou partagée) de 23 pays sur 54.

Ce potentiel linguistique est aussi un potentiel économique : selon un récent rapport coordonné par Jacques Attali, l’ensemble des pays francophones représente 16 % du PIB mondial et connait un taux de croissance de 7 %.

Or, la diplomatie française se concentre actuellement de plus en plus sur les questions économiques, une direction voulue par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Depuis l’arrivée de Manuel Valls à la tête du gouvernement en avril dernier, le Commerce extérieur, historiquement rattaché à Bercy, a été en toute logique transféré partiellement au sein du MAE*.
La francophonie pourrait-elle donc être un atout économique pour la France en Afrique ? Quelles en sont les institutions, quels sont les intérêts en jeu pour la France et quelles difficultés doit-on s’attendre à affronter ?

Les institutions de la francophonie : une nébuleuse mal connue

La francophonie se décline en une pluralité d’instances qui concourent à une mauvaise lisibilité de son fonctionnement et de son action.

Président république Madagascar
Conférence sur la relance du secteur de l’éducation nationale à Madagascar. Source: OIF.

Sur son axe multilatéral, elle se distingue par un acteur central, l’OIF (Organisation Internationale de la francophonie), actuellement dirigée par Abdou Diouf. Composée de 77 États et gouvernements (57 membres et 20 observateurs), ses objectifs sont évidemment linguistiques et culturels mais aussi politiques et économiques. Ainsi, l’OIF s’est progressivement muée en une organisation politique active (dont l’agenda s’articule autour de trois instances majeures), notamment au sein des États francophones fragiles. Par exemple, elle assure actuellement une mission de consolidation de la démocratie à Madagascar.

Bien que concourant à plus de la moitié du budget de l’OIF, la France possède également des institutions bilatérales plurisectorielles pour promouvoir la francophonie. Les plus importantes des institutions impliquées sont le MAE, le ministère de la Culture et de la Communication (MCC) et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche (MESR). Cependant, ces ministères participent de manière inégale à la définition de la stratégie : le MAE a un poids considérable et contrôle presque tous les champs de la francophonie.

Par exemple, le ministère de la Culture et de la Communication, ministère sans réseaux, ne gère pas l’ensemble des institutions relatives à la culture française situées à l’étranger comme les Instituts français, sous tutelle du MAE. De façon similaire, Campus France (opérateur pour la promotion de l’enseignement supérieur, de l’accueil et de la mobilité internationale) ne dépend que pour moitié du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.
Au niveau national français, la francophonie se décline donc sous des tutelles sectorielles multiples et insuffisamment cohérentes. La variété des institutions en jeu pour la francophonie ne permet pas de trancher entre une politique clairement culturelle, diplomatique ou économique. Par ailleurs, la prédominance du MAE ne favorise pas la mise en place de ponts entre les institutions et l’élaboration d’une politique intégrée.

Quels intérêts pour la France ?

Du « pré carré » au champ d’action francophone

Le rapport Attali rappelle que « deux pays partageant des liens linguistiques tendent à échanger environ 65 % plus que s’ils n’en avaient pas ». Outre la facilité relationnelle évidente que crée ce partage, il s’agit également d’un atout économique : la connaissance des législations locales, la traduction des documents officiels, ont un coût important pour les entreprises. Cet atout est d’autant plus important pour les PME/PMI françaises qui n’ont pas toujours un service international dédié. Au-delà même des problèmes structurels, on soulignera par ailleurs la frilosité à investir et s’implanter sur le continent africain de manière spécifique.

Partenariat France SA
Signature d’un accord intergouvernemental relatif à l’énergie entre Laurent Fabius et Tina Joematt Pettersson, ministre de l’énergie de la République sud-africaine. Source: diplomatie.gouv

Le maintien de liens diplomatiques privilégiés dans les pays francophones peut aussi se révéler complexe. D’une part, les représentations diplomatiques en Afrique subsaharienne – qui a déjà mauvaise presse auprès des diplomates – souffrent d’une notable baisse d’effectifs : si la France reste le troisième réseau diplomatique du monde, ses effectifs déployés en Afrique ont en effet baissé de 14 % comme le rappelle la Cour des Comptes. D’autre part, la diplomatie économique voulue par le MAE tend à donner plus d’importance aux pays anglophones d’Afrique (comme l’Afrique du Sud, le Nigeria ou le Kenya), économiquement beaucoup plus dynamiques que la zone francophone, et permet théoriquement de sortir du fameux « pré carré » francophone issu de la Françafrique.

Pour autant, les performances économiques françaises à l’international – et particulièrement en Afrique où les marchés sont pourtant très dynamiques et où notre présence est forte – restent médiocres et nous perdons sur le continent des parts de marché importantes. Le rapport sur la francophonie propose une réponse inattendue à ces difficultés. Selon lui, la francophonie, au-delà de la seule question linguistique, serait un atout économique pour la France, une « valeur ajoutée » réelle et particulière, qui devrait permettre de renouveler et de renforcer nos relations économiques, en particulier en Afrique.

Une vaste offre française

De fait, la France est attractive. En témoigne la perception très positive de la « French brand » par 61 des conseillers du commerce extérieur français. Pour 31 % d’entre eux, la proximité linguistique joue dans cette perception.

L’exportation des produits français s’entend bien souvent comme l’exportation de produits culturels mais la palette des produits français est plus vaste. Elle concerne par exemple les produits alimentaires, avec le développement à l’international de la grande distribution française. Ainsi, rappelle le rapport, la marque « Reflets de France » de Carrefour a enregistré une progression de près de 700 % en Chine l’année dernière. Le distributeur français pourrait vouloir faire de même à terme en Afrique, au moment où il jugera intéressant de s’y implanter plus massivement.

La France s’exporte également – c’est moins connu – par son droit, et notamment le droit continental promu par exemple par l’OHADA (qui a permis d’harmoniser le droit des affaires de 17 États d’Afrique de l’Ouest). Le droit continental peut aussi être promu par le droit foncier, comme c’est le cas avec le Conseil supérieur du Notariat, en permettant de sécuriser le droit à la propriété des petits paysans remporte de beaux succès.

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Dans un supermarché du continent. Source: Jeune Afrique

Il est d’autant plus nécessaire de repenser l’exportation de produits français vers l’Afrique que la croissance de la consommation africaine est très rapide, avec l’émergence de vastes classes moyennes. Ces nouveaux consommateurs – francophones pour beaucoup – vont vouloir accéder à des produits nouveaux : produits alimentaires, évidemment, mais aussi livres, DVD et, surtout, loisirs – culturels (comme l’abonnement à des chaînes TV payantes diffusant des programmes spécifiques par exemple) ou non. La France pourra alors, sans doute, proposer une offre culturelle nouvelle, avec des prêts à des musées africains par exemple, et travailler à l’accueil de ces nouveaux touristes africains en France.

Nous développerons les défis à venir de la francophonie dans un second post de blog à paraître très prochainement.

 Hélène Quénot-Suarez et Mélanie Vion

* Pour plus de clarté pour nos lecteurs, nous utilisons cette appellation historique ainsi que son sigle (MAE). 

 

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